enquête

Les liens étroits de l’Arabie saoudite et du djihadisme enfin révélés

Dans un livre, un ancien haut fonctionnaire du Ministère français de la défense brise l'omerta sur la proximité du régime saoudien avec la mouvance djihadiste

C’est l’un des secrets géopolitiques les mieux gardés de notre temps. Tout en s’affichant en pays responsable sur la scène internationale et en se présentant comme un allié fidèle des Etats-Unis, l’Arabie saoudite possède des liens étroits avec la mouvance djihadiste en guerre contre l’Occident. Le royaume s’est longtemps efforcé de dissimuler cette contradiction flagrante, en mobilisant à cette fin des moyens financiers et politiques considérables. Mais la multiplication des attentats lui complique désormais la tâche, en rendant plus impérieux le dévoilement de la vérité. De cette nécessité témoigne aujourd’hui un livre écrit par un ancien haut fonctionnaire du Ministère français de la défense, Pierre Conesa.

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Accointances obscures

Agrégé d’histoire et ancien élève de l’Ecole nationale d’administration (ENA), l’auteur a suivi un riche parcours au confluent de la politique, du renseignement et des affaires militaires. Il s’est signalé ces dernières années par des contributions au Monde diplomatique et par la rédaction de plusieurs ouvrages au sujet décapant, tels «Surtout ne rien décider: Manuel de survie en milieu politique» et« La Fabrication de l’ennemi.» Ou comment tuer avec la conscience pour soi. Avec «Dr. Saoud et Mr. DJihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie saoudite» (Robert Laffont), il jette un nouveau pavé dans la mare en publiant un essai sans précédent sur les accointances les plus obscures du royaume des sables.

Pratiques identiques

Premier coup porté au discours officiel: Pierre Conesa assure qu’il est inutile de chercher une différence entre la confession officielle de l’Arabie saoudite, le wahhabisme, et la foi des mouvements djihadistes, le salafisme. L’un et l’autre se caractérisent par une même «négation de la loi humaine par rapport à la loi divine» et par une identique «haine de l’autre quel qu’il soit», sunnites d’autres obédiences, chiites et mécréants. Et c’est sans parler du profond mépris dans lequel tous deux tiennent les femmes et de l’intolérance sadique qu’ils affichent à l’égard des homosexuels.
A cette similarité idéologique correspondent des pratiques identiques. L’entrée du futur roi Abd al-Aziz Al-Saoud à La Mecque, en 1924, ressemble à s’y méprendre à l’arrivée de l’Etat islamique, près d’un siècle plus tard, à Mossoul ou à Palmyre. Elle a entraîné la destruction de nombreux sites appréciés des autochtones, comme des tombes de compagnons du «Prophète», pour la seule raison que les wahhabites les soupçonnaient de détourner les croyants du «seul vrai Dieu».

Concessions

La dynastie Saoud s’est alliée très tôt au clergé wahhabite pour recevoir de lui une légitimité que ni son origine ni son mérite ne sont susceptibles de lui octroyer. Le passage du temps aurait pu distendre ce lien, mais il n’en a rien été. Au contraire. Profondément dépendante de ces fanatiques, la famille régnante craint plus que tout de les mécontenter et leur fait de nouvelles concessions chaque fois qu’elle se sent déstabilisée. «Le régime saoudien, contesté de l’intérieur par ses franges les plus radicales, a toujours réagi par une accentuation du rigorisme religieux, déplore Pierre Conesa, […] jamais par une ouverture politique.»
Les wahhabites affichent de grandes ambitions sur la scène internationale. Ils sont parvenus à imposer à la dynastie des Saoud une diplomatie religieuse à côté de la diplomatie étatique. Or cette diplomatie religieuse n’a pas seulement bénéficié d’énormes moyens financiers – des sommes comparables aux fonds dévolus aux dépenses d’armement, estime Pierre Conesa. Elle a aussi brillé par sa constance, ce qui lui a permis de propager le salafisme avec une rare efficacité. Dans un premier cercle, d’abord, comprenant le Pakistan, l’Afghanistan et le Yémen. Puis dans d’autres, toujours plus larges, englobant peu à peu des pays du Sahel, des contrées issues de l’éclatement de l’Union soviétique, des Etats européens, jusqu’à atteindre désormais une dimension planétaire.

Propagande et «soft power»

Cette «industrie idéologique» se montre d’autant plus performante qu’elle combine les méthodes des deux superpuissances de la Guerre froide, remarque Pierre Conesa. Elle s’apparente au soft power américain par le réseau complexe d’acteurs publics et privés qu’elle parvient à mobiliser, tout en rappelant l’appareil de propagande soviétique par son «idéologie totalement inoxydable» et ses «commissaires politiques» dévoués. Sa face la plus visible est la Ligue islamique mondiale, une organisation créée au début des années 1960 pour contrer le nationalisme arabe. Mais d’autres institutions puissantes contribuent au rayonnement du salafisme, à commencer par l’International Islamic Relief Organization, chargée des programmes humanitaires du royaume, et l’Université islamique de Médine, qui a diplômé à ce jour des dizaines de milliers de cadres religieux issus de plus de 150 nationalités.

Loi du talion 

L’ambition mondiale du salafisme ne manque pas d’inquiéter, au vu, surtout, de l’intolérance qui caractérise ce courant partout où il s’implante. Mais il y a plus troublant encore: les appels à la violence lancés du cœur du pouvoir saoudien. «Le président de la Cour suprême, Saleh ibn Mohammed al-Luhaidn, fut enregistré à son insu alors qu’il expliquait à de jeunes Saoudiens comment rejoindre l’Irak et l’insurrection antiaméricaine», indique Pierre Conesa. Avant d’évoquer un autre théologien de renom, Nasser ibn Hamed al-Fahd, qui «a justifié par la loi du talion l’usage des armes de destruction massive contre l’Amérique» et affirmé «le droit de tuer dix millions d’Américains en réponse aux crimes de leur gouvernement contre la nation islamique».
L’administration Bush avait créé la sensation il y a près de quinze ans en gardant secrètes 28 pages d’un rapport parlementaire très attendu sur le 11-Septembre. La déclassification tardive du passage cet été a mis en lumière plusieurs éléments troublants. Outre la proximité de certains pirates de l’air avec des agents de Riyad, elle a révélé le refus saoudien de coopérer sérieusement avec Washington dans le domaine de la lutte antiterroriste, aussi bien avant qu’après les attentats. «Entendre les oulémas wahhabites ou le régime saoudien décrire leur «islam» comme «religion de paix et d’amour» est un oxymore, proteste en conclusion Pierre Conesa. [Le wahhabisme] peut comme d’autres décider de périodes de «coexistence pacifique», mais ne peut changer son empreinte génétique.» 

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