Kos débordée

Les migrants débarquent par milliers sur l’île grecque. Le photographe Christian Lutz y a promené son œil sensible

Alors qu’un réfugié syrien lui racontait son histoire, quelqu’un a crié: «La nourriture arrive.» Il a vu son interlocuteur prêt à courir récupérer une ration, avant de se raviser, l’air désolé. C’est son souvenir le plus pénible. «Il avait faim, mais s’est retenu d’aller faire la queue, embarrassé par cette attitude animale alors que nous étions en train de parler», déplore Christian Lutz. Le photographe genevois a passé une semaine sur l’île de Kos, en Grèce, fin juillet.

Depuis le début de l’année, des milliers de migrants y débarquent quotidiennement en provenance de Turquie. Ils étaient quelque 7000 la semaine dernière, à patienter pour un laissez-passer vers les Balkans. Un ferry de plaisance pouvant héberger 2500 personnes a commencé dimanche à accueillir des candidats à l’exil, en priorité syriens. «Ces gens-là n’ont aucune envie de partir de chez eux, mais ils n’ont plus d’autre issue. J’ai rencontré beaucoup de gens ayant un niveau universitaire ou parlant un français irréprochable. Les Syriens sont très pudiques mais l’on comprend à demi-mot qu’ils ont vécu le pire.» Christian Lutz, membre de l’agence VU, a eu envie de se rendre à Kos alors qu’il travaillait sur la protection civile à Genève: «J’avais besoin d’un contre-pied, de voir le premier moment de ce qu’ils pensent être la possibilité d’une vie meilleure.»

Mais à Kos, les structures d’accueil n’existent pas et les migrants sont parqués dans un vieil hôtel désaffecté, sans électricité. C’est là que toutes les photographies de cette page ont été prises, dans les chambres où l’on s’entasse, dans les jardins, dans la piscine même. Et ceux qui n’ont pas de place au «Captain Elias» dorment sur la plage ou les trottoirs, à côté de touristes contrits, l’autre population en transit sur l’île grecque. «Les images de jeunes Néerlandaises blondes en bikini avec des personnes derrière campant à même le sol n’ont rien de neuf, si ce n’est que nous sommes en Europe et pas en Indonésie», note le Genevois. Certains vacanciers, dont cet internaute, déplorent que leurs congés soient «ruinés par les clandestins venant faire échouer leurs bateaux en toute quiétude sur les plages».

«Comment peut-on continuer de tailler sa haie alors que des gens poussent derrière?, s’interroge Christian Lutz. Il est monstrueux de mettre dans la même balance un môme kurde et un emploi suisse.» Ou ses vacances d’été.