Cinéma

Lili Hinstin prend les rênes du Locarno Festival

On pressentait la nomination d’une femme à la direction artistique. Le président Marco Solari en a sorti une de son chapeau que personne n’attendait: la directrice du Festival du film de Belfort, polyglotte et cinéphile à souhait

En 2012, la passation de pouvoir entre Olivier Père et Carlo Chatrian s’est déroulée au Palazzo Marcacci, avec embrassades entre le directeur sortant et le directeur entrant devant une représentation de Locarno à l’époque de l’invention du cinématographe. Six ans plus tard, l’intronisation de Lili Hinstin a lieu sous l’écran blanc du GranRex, ce beau cinéma restauré par le festival. La nouvelle directrice, en noir et blanc, comme les films de Laurel & Hardy qu’on applaudissait au même endroit trois semaines plus tôt, s’est installée sur scène, à la droite du président Marco Solari.

Lili Hinstin a ce regard profond que développe l’extrême cinéphilie. On la sent un peu intimidée, ce qui est normal quand on se retrouve à la tête d’une «référence majeure de la cinéphilie mondiale», mais brûlant du feu de la passion. Elle était «la plus courageuse et la meilleure des candidates», s’enthousiasme le président «molto molto molto» satisfait. «Elle a vraiment su convaincre par sa personnalité.» En plus, la première remarque qu’elle ait faite lors de son entretien concernait le public, cet acteur essentiel de l’esprit locarnais.

Liberté et courage

Née à Paris en 1977, Lili Hinstin est diplômée en langues, littérature et civilisation étrangères (option philosophie) des Universités de Paris et de Padoue. Elle a fondé la société de production Les Films du Saut du Tigre, elle a été responsable des activités cinématographiques de l’Académie de France à Rome de 2005 au 2009 et adjointe à la direction artistique de Cinéma du Réel de Paris de 2011 au 2013.

Elle dirige depuis 2013 l’Entrevues Belfort – Festival international du film, le deuxième rendez-vous français du cinéma derrière Cannes. Le conseil d’administration du Locarno Festival a décidé à l’unanimité de la nommer au poste de directrice artistique. «Le Festival de Locarno est extraordinaire: c’est l’unique festival au monde qui propose une ligne éditoriale aussi exigeante à un public aussi nombreux», dit-elle, saluant «la tradition de liberté et de courage» de ses prédécesseurs qui a défini l’histoire du Locarno Festival.

Maintenir et renforcer

Entre deux stratégies, soit nommer un Suisse initié aux particularismes de ce pays – de sources crédibles, Thierry Jobin, du FIFF, et Seraina Rohrer, des Journées de Soleure, étaient parmi les six finalistes –, soit viser le réseau international en nommant un étranger, c’est la seconde option qui a prévalu.

Le festival a signé début août la charte SWAN pour la parité qui laissait pressentir la nomination d’une femme; Marco Solari tient à souligner que ce n’est pas le féminisme qui a déterminé ce choix mais les qualités intrinsèques de la Française et «son potentiel immense». Il rappelle qu’en 2022, année de la 75e édition, le Locarno Festival ne sera pas celui d’aujourd’hui. L’histoire d’un festival n’est pas linéaire, elle progresse sur un terrain toujours plus ardu, toujours plus vertical et Lili Hinstin est la personne qui saura maintenir et renforcer la manifestation tessinoise.

Lire aussi: Après Cannes, Locarno empoigne le problème de la parité

Netflix et Amazon

L’un des principaux défis qui attendent la nouvelle directrice est la désaffection progressive de la jeunesse, préférant la frénésie de l’iPhone au rituel de la salle obscure. Pour contrecarrer ce désintérêt, il faut intégrer les nouveaux modes de consommation d’images et amener au cœur des festivals toutes les formes de créations visuelles d’aujourd’hui, de la 3D au video game. Lili Hinstin amènera de Belfort une connaissance du cinéma mondial contemporain et des nouvelles formes de production et de diffusion. «Netflix et Amazon expérimentent aussi, et il est important de les accompagner dans ces nouveaux développements.» Par ailleurs, l’heureuse élue, qui connaît et apprécie le cinéma suisse, garantit que la cinématographie nationale fera l’objet d’une attention particulière.

A ce sujet: Les 7 défis qui attendent la nouvelle direction artistique du Festival de Locarno

Et la Suisse, ce patchwork de cultures? Elle dit trouver le pays magnifique. Avec un sourire de diablotin, Marco Solari lui fait miroiter «l’équilibre difficile de ce pays». La langue maternelle de Lili Hinstin est le français. Elle parle couramment l’italien et l’anglais. Et l’allemand? Elle fait une drôle de tête: elle l’a appris à l’école, mais ces lointaines connaissances sont bien émoussées. Elle promet de s’y remettre.

Publicité