Lily et Pam, une maman strip-teaseuse et sa fille, ne voient pas le monde de la même manière. Les rêves artistiques de la mère, qui mènent d'un festival agro-érotique en Espagne jusqu'aux bas-fonds de Paris, sont un cauchemar sans paillettes pour l'enfant. Fleurs du même sang bientôt fanées par l'impossibilité de vivre une histoire ensemble, les deux femmes descendent profond, s'égarent loin, trop loin, dans la marge.

Jamais, pourtant, le malaise n'est pesant. Récit d'apparence réaliste – encore appuyée par l'usage du grain vidéo – Fleurs de sang n'est pas naturaliste, ni étouffant. Le scénario largement autobiographique écrit par Myriam Mézières, qui joue la maman après avoir été la fille dans la réalité, trouve en effet une résolution visuelle à laquelle on ne s'attend pas: en lieu et place de noirceur et de désespoir, tout n'est ici que vigueur.

Cela grâce à une double articulation originale: à l'équilibre narratif des points de vue de la maman et de sa fille répond l'équilibre esthétique d'une mise en scène à quatre yeux. Comme si, devant et derrière la caméra, chacun, Lily ou Pam, Myriam Mézières ou Alain Tanner, pouvait compter sur l'autre et éviter de tomber dans le précipice de douleur que tend le récit de la première à la dernière image.

Une Flamme dans mon cœur et Le Journal de Lady M., les précédentes collaborations du cinéaste avec sa remuante comédienne, apparaissaient déjà comme les négatifs (ou les positifs) de l'œuvre d'Alain Tanner. Des territoires nouveaux où l'amour et le sexe, en filigrane timide dans ses autres films, prenaient soudain position sur les terres de son cinéma, les labouraient, les ressemaient et, pour tout dire, les égayaient. Avec Fleurs de sang, Myriam Mézières n'a pourtant jamais mené son metteur en scène aussi loin: au-delà de frontières que son œil, s'il n'en ignorait pas l'existence, n'avait jamais franchies.

A 72 ans, Alain Tanner peut continuer, malgré l'apaisement de l'âge, à tempêter, militer et maudire à la ronde. Mais il ne peut cacher, dans chaque image de Fleurs de sang, son regard comme nettoyé, prêt, dès l'ouverture du film, à tout recommencer, à s'offrir généreusement, comme son actrice. Ce film a été vécu, puis écrit, interprété et coréalisé par Myriam Mézières: le rappeler, c'est amoindrir naturellement le rôle tenu par Tanner, le placer en retrait dans cette collaboration.

Or le réalisateur, qui produit également, n'a pas seulement été le sauveur du projet très personnel mené par sa camarade: il en est véritablement le coauteur. Car il fallait quelqu'un pour tirer délicatement la corde du bon côté, pour susciter l'étonnant sourire qui parcourt cet affreux destin de femmes. Il fallait toute l'expérience d'un cinéaste pour retourner le désespoir en espoir, pour que les plus malheureuses épaves humaines continuent, malgré tout, à répondre au nom de «fleurs». Du cinéma à l'assaut de la détresse et, pire, de la pitié.

Fleurs de sang, de Myriam Mézières et Alain Tanner (Espagne, France, Suisse, 2002), avec Myriam Mézières, Louise Szpindel, Tess Barthes, Bruno Todeschini, Fellag, Luis Régo. Dès le 28 août sur les écrans romands.