Lily Wong, une nouvelle vie française

Le strip de Larry Feign a dressé le portrait des Hongkongais entre 1986 et 1995. Sa traduction en français vient de sortir. Avec le mouvement des parapluies, le dessinateur américain s’avoue pour la première fois en manque de son personnage

Jusqu’à présent, il s’en passait. Mais le mouvement des parapluies lui a donné envie de reprendre Le Monde de Lily Wong. «Je dessinerais CY Leung [le chef du gouvernement hongkongais, ndlr] caché sous son bureau!» plaisante Larry Feign, enthousiasmé par «ce qu’ont fait les étudiants, même si c’est en même temps déprimant». Mi-décembre, la police a mis en pièces le dernier campement des manifestants pro-démocratie et a ainsi interrompu plus de 70 jours d’opposition à un suffrage universel limité, décidé par Pékin pour Hongkong.

Le monde de Lily Wong? Une parodie de celui de Suzie Wong. Dans le roman à succès de Richard Mason publié en 1957, Suzie, une jeune et pétillante prostituée de la colonie britannique, tombe amoureuse d’un peintre anglais en quête d’inspiration. Dans le comic strip de Larry Feign, un Américain qui vient de poser ses valises à Hongkong tente de séduire une jeune employée, Lily, qui travaille pour une société spécialisée dans la vente de cercueils. En bonne Hongkongaise, Lily pense d’abord à ce que son prétendant va lui rapporter, financièrement, avant d’accepter un premier rendez-vous. A travers leur relation, l’Américain Larry Feign a, dans les colonnes du South China Morning Post de 1986 à 1995, dressé le portrait de toute la société de Hong­kong. Une première version française* vient de sortir. A cette occasion, le dessinateur américain tenait salon il y a quelques semaines à Parenthèses, la librairie francophone de Hongkong. Une conversation qu’il a prolongée depuis avec Le Temps.

Au début, en 1985, Larry Feign avait prévu «deux semaines de vacances à Hongkong pour voir [s]a belle famille». Il venait de travailler pour le dessin animé français Inspecteur Gadget. «J’étais en chemin pour un boulot à Tokyo, mais je ne suis jamais reparti de l’île.» A l’époque, «le MTR [métro, ndlr] était tout neuf. Des buildings de verre et d’acier avaient poussé partout, mais la culture restait celle du XIXe siècle», se souvient le dessinateur. Beaucoup d’Anglais se voyaient comme des «FLITH: fail in London, try in Hong­kong! [si tu échoues à Londres, tente Hongkong]. Il suffisait d’avoir la bonne couleur de peau pour décrocher un travail bien payé.» D’ailleurs, contrairement au mouvement des parapluies, «on ne parlait pas de l’identité hongkongaise. C’était encore une ville de réfugiés, dans laquelle la moitié de la population était née ailleurs.»

Une planche de trois ou quatre cases, et voilà épinglée l’avidité des Hongkongais. Ou le snobisme des Britanniques. Le comic strip sort d’abord sous le nom de «Aieeyaa!» dans le Hongkong Standard. «Au South China, on m’avait répondu qu’ils n’embauchaient personne avec un accent américain! rit encore Larry Feign. Puis Rupert Murdoch a racheté le titre et j’y suis entré.»

Londres et Pékin avaient signé un an plus tôt la déclaration qui organisait la rétrocession de la colonie britannique à la République populaire. Un sujet que les rédacteurs en chef l’ont encouragé à traiter, parce qu’à l’époque «on ne parlait pas beaucoup politique en public». Les dessins sur la Chine, ou les Chinois, ne sont pourtant pas toujours bien passés. «Mon vocabulaire fleuri a pu poser problème, parce que l’anglais n’était pas compris de la même manière par les Hongkongais. Une fois, j’ai fait un dessin dans lequel un personnage se plaignait des bloody Chinois [pour dire «ces foutus Chinois», comme on pourrait le traduire en français, ndlr]. Le rédacteur en chef m’a dit que cette référence au sang n’allait pas. Je ne voulais pas céder, mais je n’ai pas eu le choix. Quelque temps plus tard ont eu lieu les événements de Tiananmen. Le red’ chef m’a alors dit: «Vous pouvez désormais utiliser tout le vocabulaire qu’il vous plaît.»

Cependant, le magnat australien des médias «n’appréciait pas mon travail, grince Larry Feign, qui, vingt ans après, semble toujours en colère. Murdoch nourrissait de grands projets de télévision en Chine et il me trouvait trop critique envers Pékin. C’est tout de même pour cela que j’ai été renvoyé!»

En mai 1995 paraît la dernière planche, qui dénonçait le trafic d’organes prélevés sur les condamnés à mort en Chine. Récompensé pour ce travail par Amnesty International, Larry Feign a été officiellement renvoyé pour des raisons économiques. Cependant, pour lui, Lily Wong a été la «première victime» de l’emprise de Pékin sur Hong­kong. L’épisode a été amplement commenté alors, et cité comme exemple de censure dans plusieurs travaux académiques, à Harvard.

Harry Harrison ne connaît pas tous les détails de ce dernier épisode. Il est arrivé bien après Larry Feign au South China Morning Post. D’un dessin, il croque chaque jour l’actualité de Hongkong pour le plus grand quotidien anglophone. Joint au téléphone, il parle de Larry Feign, qu’il connaît, comme d’un «grand dessinateur»: «Tout cela, c’est dommage. Et effectivement, il est toujours en colère.» Harry Harrison ne se réclame cependant pas de lui: «Je suis Anglais, il est Américain. Surtout, notre approche est différente. Il est très bon pour raconter une situation; je rassemble tout en un seul dessin.» Il préfère d’ailleurs en envoyer quelques-uns. «La rédaction choisit celui qu’elle préfère. C’est une bonne façon de ne pas se fâcher.»

Hongkong, 17 ans après la rétrocession. Larry Feign y vit toujours, actif essentiellement dans l’animation. Avec sa femme. Sa femme, justement, est-ce Lily? Son prétendant au gros nez ne lui ressemble-t-il pas? Et ce beau-père, qui dans le comic strip ne supporte pas les Blancs, et dans la vraie vie a refusé de voir sa fille pendant sept ans parce qu’elle en avait épousé un… «La réponse simple à cela, c’est non, ce n’est pas nous. La réponse compliquée, c’est que Lily, c’est moi! C’est vraiment elle le personnage central, mon alter ego, pas l’Américain.»

* Le Monde de Lily Wong, Larry Feign, trad. de l’anglais par Arnaud Lanuque, 132 p., Editions GOPE, 2014.

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Les dessins sur la Chine, ou les Chinois, ne sont pas toujours bien passés