Au commencement, il y a l’architecture d’un lieu. Un jardin privé de 17 000 m² bordé d’arbres et de bambous, improbable paradis vert niché au cœur de Pregny-Chambésy (GE). Au centre, de grandes serres décaties, le charme discret de la rouille et du verre sali. Au commencement, il y a les sons d’un lieu. Dehors, le chant des oiseaux, le crissement des feuilles, le bruit de la pluie. Dedans, l’écho des voix, puissant et fragile à la fois.

Un espace et une acoustique: voici donc le point de départ du Musée Transitoire, un projet d’art contemporain lancé en 2019 par Romina Shama, photographe et artiste suisse installée à Paris. Le concept? Imaginer des expositions éphémères dans des endroits en phase de transformation, lorsque la condition d’instabilité ouvre le champ des possibles. On est bien loin des parois blanches des galeries ou des musées. Ici, rien n’est neutre. Les œuvres d’art sont conçues pour et avec les murs, en fonction de leurs lignes, de leurs sonorités. Au lieu de les ignorer, elles dialoguent avec eux, absorbent leur histoire tout en contribuant à l’écrire.

Après une première édition organisée dans un garage désaffecté à Paris, Le Musée Transitoire vient de poser ses valises au bout du lac et y restera jusqu’au 10 juillet. A l’instar d’autres événements artistiques (voir ci-dessous), il devait bénéficier de l’aura d’Artgenève, initialement prévu en juin 2021 et reporté à janvier 2022 en raison de la pandémie. Pas de quoi empêcher la foire d’activer sa plateforme en ligne dès le 17 juin. Ni d’apporter son soutien amical aux expositions qui «osent aller de l’avant» malgré les restrictions sanitaires. «L’approche éditoriale du Musée Transitoire m’a beaucoup séduit. C’est un projet pointu et poétique qui est particulièrement bien fait. Son côté éthéré, avec des œuvres immatérielles, me plaît également beaucoup», souligne Thomas Hug, le directeur d’Artgenève.

Fluidité

L’immatérialité. Tel est le maître mot du Musée Transitoire, qui propose essentiellement des œuvres impalpables (vidéos, créations sonores ou scéniques, etc.) et a mis sur pied une radio en streaming réalisée et coordonnée par l’artiste sonore Amandine Casadamont. De même, l’institution à but non lucratif ne possède pas de collection. En ce sens, elle ressemble davantage à un centre d’art itinérant qu’à un musée. Mais Romina Shama tient à cette appellation. «J’utilise ce mot de façon un peu provocante. J’aimerais désacraliser l’institution muséale, un lieu qui intimide encore beaucoup de gens. J’ai envie d’investir des espaces où tout le monde ose entrer et où on peut élever le dialogue en revenant à des choses simples.»

A voir également: A Genève, le MAH et le Mamco mettent en scène leurs collections respectives

A Chambésy, Florence Jung aborde par exemple la question de la disparition ou du pouvoir de la discrétion en usurpant l’identité de Luca Bruelhart (ou Lukas Brulhard), un inconnu vivant depuis huit ans dans une maison où il s’est incrusté un soir de Nouvel An, sans connaître les locataires ni demander leur autorisation. De cette idée loufoque, l’artiste française a tiré des scénarios, dont certaines scènes sont jouées au Musée Transitoire.

On retiendra aussi l’œuvre sonore en boucle de Claude Closky, qui renvoie de façon grinçante aux nouveaux modes de communication formatés, notamment les fameux likes des réseaux sociaux. Ou encore «L’opéra cassé» de la curatrice Romina Shama, œuvre verbale, plastique, sonore, littéraire et vivante, qui raconte la genèse de l’exposition, en collaboration avec le compositeur français Jean-Jacques Birgé et les auteurs français Pauline Klein et Arthur Larrue. Le Suisse Guillaume Dénervaud a, lui, installé une ampoule au sodium dans une des serres. Reliée à un minuteur, l’objet s’allume à certains moments de la nuit. Un système de plaques chauffantes fera quant à lui chauffer et siffler des bouilloires avec un diffuseur d'odeur à des moments aléatoires. Quant à l’artiste argentine Mika Rottenberg, elle met en scène l’éternuement en tant que production corporelle fantastique, exposée sur un écran au milieu d’une forêt de bambous. Autant d’approches à la fois philosophiques, ironiques et drôles, qui permettent d’appréhender de façon décalée la complexité du monde.


Musée Transitoire. Chemin de Valérie 15, Chambésy, jusqu’au 10 juillet. museetransitoire.com


A Genève, circuit arty

Bien qu’elle soit reportée à janvier 2022, et en attendant l’ouverture d’Artmonte-carlo le 15 juillet, la foire Artgenève continue de stimuler la scène artistique genevoise en soutenant amicalement plusieurs événements maintenus au mois de juin. En voici trois.

«Congregation», Galerie Sébastien Bertrand

Après avoir mis en scène nos moments les plus intimes et presque honteux sous une touche très épaisse et chromatiquement très dense, le peintre américain Todd Bienvenu présente une nouvelle série de tableaux montrant une foule en liesse – et sans masques – dans des salles de concert enfin rouvertes. L’artiste fait monter le son et déchire son t-shirt. L’énergie et la fureur de la musique live.

Jusqu’au 23 juillet, galeriebertrand.com

Artgeneve/Night-Fall by Mandarin Oriental

Pour sa troisième édition, le restaurant et bar éphémère Artgenève/Night-Fall investit l’hôtel Mandarin Oriental de Genève et propose un menu de plats monochromes spécialement conçu par le chef de l’établissement cinq étoiles, Cédric d’Ambrosio. Gaspacho concombre-citron vert, mousse de betterave au piment d’Espelette, risotto milanais au safran ou encore camaïeu de chocolat noir vietnamien: au total, un choix de 12 entrées, plats et desserts, 12 propositions chromato-gastronomiques où se mêlent haute cuisine française et saveurs orientales ou asiatiques. En toile de fond, des jeux de lumière acidulés signés Isabelle Cornaro, ainsi qu’une projection en boucle des vidéos de cette artiste plasticienne et réalisatrice française.

Jusqu’au 21 juin, mandarinoriental.fr/geneva/rhone-river/fine-dining/bars/mo-bar


Kevin Davies by BvB, Divan Luxury Goods

Sculpteur devenu photographe, l’Anglais Kevin Davies a immortalisé Brian Ferry, David Bowie, Kate Winslet, Grace Jones, les artistes Damien Hirst et Gilbert & George et des groupes de musique comme U2. A Genève, la boutique Divan Luxury Goods le met à l’honneur le temps d’une exposition regroupant une série de portraits réalisés au cours des trente dernières années.

Jusqu’au 18 juin, divanluxurygoods.com