Quand Philippe Cassard s’assied au piano, il a l’air de prendre l’instrument à bras-le-corps. Mardi soir, il fallait le voir jouer Schumann et Brahms, avec une fougue sanguine. Ce piano très charnel, tellurique par moments, s’oppose à des interprétations plus désincarnées. Avec le pianiste français, on est au cœur des émotions, d’un magma de sentiments parfois contradictoires, parce que le romantisme parle à la première personne du singulier.

Ce récital clôturait la série de concerts organisés par Cédric Pescia au Théâtre Kléber-Méleau de Renens (TKM) avec le concours du metteur en scène Omar Porras, nouveau directeur du TKM. Les ponts reliant Robert Schumann, son épouse Clara et le jeune Johannes Brahms (qui avait 20 ans lorsqu’il se présenta chez eux à Düsseldorf, en octobre 1853) sont bien connus. Philippe Cassard a bâti son programme autour de leurs affinités électives.

Le pianiste français commence par la Romance en si bémol mineur opus 28 No1 de Schumann. Une pièce sombre, impétueuse, dont il souligne le caractère accidenté à la main gauche. Le pianiste paraît quelque peu tendu, les nerfs à vif, et certaines intentions paraissent surlignées. Mais sitôt qu’il aborde la Romance sans paroles opus 67 No3 de Mendelssohn, il s’apaise. Son jeu devient plus homogène. On y admire les sonorités délicates et le cantabile. La main droite et la main gauche tissent un beau dialogue dans la Romance opus 38 No 6. Et s’il s’emporte un peu dans l’Opus 67 No4 (Presto), son jeu demeure très vivant.

La Romance No1 en la mineur opus 21 de Clara Schumann s’avère d’une belle force d’inspiration. Philippe Cassard en souligne la mélancolie inconsolable. Il attaque ensuite les Sept Fantaisies Opus 116 de Brahms. Il déploie une grande puissance dans le «Capriccio» initial, joué toutes griffes dehors, puis installe un climat plus introspectif dans le sublime «Intermezzo» qui suit. Ce Brahms est voluptueux, charnel, avec des subtiles gradations de nuances et couleurs. On y admire les fluctuations de tempo, l’alternance de sonorités timbrées et détimbrées, avec un bel enchaînement des pièces Opus 116 Nos 4, 5 et 6.

La Grande Humoresque opus 20 de Schumann n’est pas moins exigeante. Philippe Cassard parvient à en unifier le discours très morcelé. A nouveau, il prend des risques, ose des ruptures de ton, tour à tour véloce et lyrique. Il saisit la nature fuyante de cette musique et lui confère une élasticité expressive. En bis, il joue la première des Scènes d’enfants de Schumann, d’une belle simplicité, puis l’Impromptu Opus 90 No2 de Schubert, auquel il confère les élans passionnés qui le caractérisent.