Quai de Seine, faune de nuit. Erik Truffaz déambule dans la coulisse, parmi les fauteuils en cuir de contrefaçon. Dans la file énorme qui mène à l'entrée du Point Ephémère, un club de rock noir dont les colonnes obstruent le champ, ils n'ont que ce nom aux lèvres. Truffaz, avec un z qu'on laisse traîner. Depuis quinze ans, le trompettiste suisse, français, né dans le pays de Gex en 1960, fait événement. A Londres, Tokyo, New York, sur le label Blue Note qui l'a adopté; en tournée sud-américaine le mois prochain. Partout. Un quartette de facture jazz pour une musique qui parle à tous. Truffaz, regard plissé de lecteur compulsif, ne tourne pas son succès en isoloir. Il en profite pour faire venir à lui le monde.

Samedi dernier, pour le festival Jazz à la Villette, il rencontre Sly Johnson. Un mec qui sourit, ancien du groupe vocal Saïan Supa Crew. Une machine à borborygme et à blues. Ils ont peu répété. Surtout avec ce nouveau batteur, qui suit au doigt, à l'œil, le tempo qui change. Musique polaroïd, d'instantanéité. Truffaz est un chanteur à pistons; ils reprennent l'hymne «Nature Boy», dans une version à la chair de poule. Avec Sly Johnson, ils se sont rencontrés un jour d'absence. «La honte. Je n'étais pas venu au studio où il m'attendait. J'ai posé un lapin à Truffaz. Et puis, on s'est revus sur un plateau de télévision. On a décidé de continuer. Je viens de la scène hip-hop, mais je suis un enfant du jazz. J'aime chez Truffaz la liberté qu'il concède à l'autre. Je fais de ma voix un instrument. Il fait de son cuivre un chant. Il fallait qu'on se rencontre.»

En novembre, Erik Truffaz publie trois albums chez Blue Note. Ses carnets de route, de temps libre. Cet homme qui, en son quartette, a presque fabriqué un groupe de rock, multiplie les infidélités. Avec le pianiste Malcolm Braff, projet indien enregistré à Calcutta, auprès de musiciens classiques. «Un art d'un autre temps, plus long, qui m'apprend le silence.» Second disque, en compagnie de l'artiste électronique Murcof, un Mexicain aux nébuleuses synthétiques. Et puis, l'enregistrement avec Sly Johnson, brillant lui aussi. Truffaz est un acteur jamais si bon que lorsque son partenaire le défie, l'aspire vers un autre lui-même. C'est le cas pour le compositeur Pierre Henry, pionnier de l'électro-acoustique, 81 ans, qui organise encore des concerts chez lui à Paris dans un fatras de haut-parleurs circulaires. Ce mardi, à La Villette, Truffaz croise Henry. «C'est peut-être le concert qui m'a donné le plus de travail dans ma vie», résume le trompettiste.

Il se pose sur les Variations pour une porte et un soupir. Une œuvre concertante de 1963, plus tard improvisée par le Ballet Béjart, pièce qui grince, chargée de verrous mal huilés. «J'ai essayé de me faire discret sur la musique de Pierre Henry. Je lui ai envoyé une cassette avec mes premières tentatives. Il était catastrophé. Il voulait quelque chose de plus rock, que je bouscule sa musique.» Retour à la trompette, aux pédales de distorsion. Truffaz apprend à démonter les tours. Mettre à bas les belles architectures numériques d'un octogénaire anarchiste. La clé est là. Truffaz pourrait se laisser porter par le triomphe de son groupe personnel, cette vague de jazz électrisé qui le nourrit. Il s'ennuierait. «Ces collaborations sont le sel et le piment de mon parcours. Elles exigent de moi que j'aille plus loin.» Une vigilance, au fond. Ne pas résumer le son à un savoir-faire.

Comme avec Christophe, «un copain». Ils ont enregistré chacun sur leurs albums respectifs. Le blond lunaire des «Mots bleus» qui n'a jamais rien préparé mais encourt le moment. Ils se sont rencontrés sur des non-dits, une poétique du sourire en coin, un doute permanent. Chez Christophe, tout commence quand tout cesse ailleurs. Truffaz l'a compris, cette nuit de studio où le chanteur n'avait pas encore écrit son texte. Des phrases sans préméditation, récit automatique. «Il y a chez lui un investissement dans le chant que je retrouve chez très peu d'êtres. On passe du temps dans son appartement-musée, avant de faire quoi que ce soit.» Truffaz, lui, vit en Bourgogne. Une maison trop grande, «avec une cheminée». Un espace plus zen qu'encombré. Où il lit Victor Hugo, Revel et son fils de moine bouddhiste, et le romancier américain Robert Penn Warren dont le groupe de poètes s'appelait Les Fugitifs.

Un fantasme, celui de s'éclipser. On sent parfois chez Erik Truffaz le besoin de renoncer au jeu. Pas la musique, mais ce qui l'entoure. Palabres, réunions, chambres d'hôtel. Et puis cette critique qui lui reproche d'être trop jazz, pas assez jazz. «Les puristes me font l'effet des racistes, des nationalistes, tous ceux qui excluent.» On s'était fait à l'idée qu'Erik Truffaz avait réussi. En réalité, il se découvre.

Erik Truffaz et Pierre Henry.Ma 9 septembre, 20h. Festival Jazz à la Villette, Cité de la Musique, Paris, http://www.cite-musique.fr