Pedro Juan Gutierrez. Le Roi de La Havane. Trad. de Bernard Cohen. Albin Michel, 261 p.

«Misère totale. Tous les deux. Ce n'est pas qu'ils étaient poussière et retourneraient à la poussière. Non ils étaient merde, et merde ils continueraient à être.» Ces courtes phrases du Roi de La Havane (El Rey de La Habana), parmi les rares qui puissent être franchement citées ici, définissent assez bien l'esthétique – si l'on ose dire – de l'écrivain cubain Pedro Juan Gutierrez: le réalisme sale. Gutierrez, qui a débuté dans la vie comme marchand de glaces pour finir dans le journalisme, est le chantre très inspiré de la merde – la merde cubaine, mélange de pourriture tropicale et de purulence idéologique – le poète cinglé des sexes en crasse et en sueur, des cages d'escaliers «latrinisées», des minuscules chambres-écuries surpeuplées, où s'entassent des humains plus sales que les porcs et les poulets fienteurs qu'ils y élèvent. Gutierrez est aussi le greffier de la gastronomie à même les poubelles et de la baise perpétrée sur tapis d'immondices.

«Un texte juteux», «un livre en état d'érection», c'est ainsi que la presse hispanophone avait qualifié les opus précédents de Gutierrez, Trilogie sale de La Havane et Animal tropical. Que dire alors de celui-ci? Peut-être qu'il s'agit d'un nouveau tour de force: dépassant de loin toutes les outrances en matière de sexe narcissique et de violence prétentieuse qui infestent la fiction contemporaine, Gutierrez pourtant en évite l'écueil principal: la complaisance, la volonté puérile de choquer. Non: il n'y a ici qu'un tableau, minutieux, précis, de l'enfer, sans pathos, sans compassion, sans démonstration, à travers la peau et l'âme primitive, brute, instantanée de ceux qui y passent leur vie. En l'occurrence ici Rey, le roi de La Havane, un roi sans royaume proclamé monarque dès son plus jeune âge et par dérision, comme on se fait acclamer roi des juifs.

L'adolescence du roi, du moins ce qui en tient lieu – «cachés entre les cages de poulets, ils se branlaient en regardant la petite voisine sur la terrasse d'à côté» –, commence par une triple tragédie instantanée: meurtre, suicide et crise cardiaque ou de folie (respectivement la mère, le frère, la grand-mère). Prison, évasion, vie d'errance ensuite dans les rues, sur les trottoirs, dans les containers et les clapiers des bonnes âmes – prostituées puantes et travestis parfumés traquant, qui les vieillards impuissants, qui les étrangers à billets verts. Famine, vols, beuveries, trafics, boulots de nègre et baise, baise et encore baise. A l'hectolitre de sperme et de fiente répandus, Gutierrez bat des records proprement sadiens. La plus sale des prostituées – Madga – est aussi la plus aimée, celle vers qui, loqueteux et schlinguant toutes les ordures de la terre, le roi revient toujours. Le plus émouvant dans ce grand livre est sans doute cette assurance, cette croyance, cette fierté – les seules qui animent Rey et lui tiennent lieu de mystique: il se croit vraiment le roi de La Havane, et qu'on n'aille pas le contredire là-dessus, il devient méchant.

Rey est le roi quand il monologue avec un cadavre – «C'est bon, la puante, c'est bon. Cette nuit, tu pars au trou. Et arrête de coincer comme ça, bordel! Même morte, faut que tu fasses chier! Même après la mort, faut que tu te paies ma tronche! Arrête tes dégueulasseries, tu veux? Arrête de puer!» Le roi encore quand il tringle une Gitane de 63 ans et une débile légère dans une cage d'escalier sous le regard à peine impatient d'un mari, débile lui aussi mais un peu plus profond. Le roi, quand assis sur un parapet et confronté soudain à un éblouissant coucher de soleil, il découvre quelque chose de parfaitement inconnu: «Tension vitale. Et lui, il était étranger à tout. Mais, à cet instant, il se sentait bien, pourtant. Sans savoir pourquoi. Personne ne lui avait appris à déguster la beauté.»

Rey est un roi qui vit non pas au jour le jour mais «à la minute, à la seconde… comme de l'eau figée dans une mare immobile, polluée, diminuée par l'évaporation au milieu d'une affreuse puanteur». Rey est le roi quand il parvient à s'exciter rien qu'en reniflant sa propre et nauséabonde odeur. Rey, enfin, est surtout le roi par sa façon de mourir, de disparaître sans laisser de trace. Vraiment aucune trace. Comment? Cœurs purs et bien accrochés, allez y voir.