Une histoire impossible, c’est du moins la conviction du magistrat qui interroge le prévenu. Qu’est-ce qui lui paraît impossible? Qu’un randonneur solitaire fasse une chute mortelle en montagne, par pure coïncidence, alors qu’un vieux camarade qu’il avait envoyé en prison pour des années, en témoignant contre lui, se trouve au même moment sur le même chemin. Fort de sa conviction, le magistrat interroge inlassablement le prévenu placé en isolement, lui demandant en quelque sorte de confirmer ce qu’il sait déjà. Mais il tombe sur un os, un suspect qui, non seulement, pourrait être son père et sait jouer de son expérience, de la vie et des mots, mais encore ne varie pas d’un iota dans sa déposition. Il a vu le malheureux de loin, a aperçu des vêtements au milieu des rochers, a donné l’alerte et a rebroussé chemin. Pour lui, l’impossible n’est qu’une coïncidence.

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Le roman d’Erri De Luca est constitué d’une part de l’interrogatoire, autant de questions et de réponses en alternance, sans le moindre écart narratif, la moindre digression, cet interrogatoire se transformant lentement en dialogue, et d’autre part de lettres que le prévenu adresse à sa compagne. Ce sont des lettres d’amour, l’auteur y parle souvent de son interrogatoire et du respect glacé que lui inspire ce jeune magistrat obstiné. L’obsession du fils que De Luca n’a jamais eu, si intense dans son roman précédent (Le Tour de l’oie), trouverait-elle ici une expression paradoxale? Un fils penché sur le passé de son père sans parvenir à le comprendre vraiment, incompréhension générationnelle sans fin? «Ce XXe siècle est un temps si périmé, affirme le suspect, qu’il est incompréhensible pour ceux qui sont venus après.»

Idéaux de jeunesse

Comme dans nombre de ses romans, Erri De Luca revisite son passé, en l’occurrence ses années de militant révolutionnaire, de 1968 à 1978, et pose avec subtilité la question de la loyauté et de la fidélité aux idéaux de sa jeunesse, malgré le vertigineux décalage des époques. «Prendre connaissance des événements d’une époque à travers les documents judiciaires, ricane le détenu, c’est comme étudier les étoiles en regardant leur reflet dans un étang.» Les perspectives habituelles se renversent. L’impatience habite le jeune homme de loi et non son vieux prisonnier, malgré l’inconfort de sa situation et son isolement. Malgré les ruses, l’obstination et les implacables déductions logiques du magistrat, c’est le suspect qui mène le bal et dicte le rythme des entretiens.

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Peu importe, au fond, de savoir si c’est la version du juge ou celle du détenu qui est conforme à la vérité. Erri De Luca emmène le lecteur dans une méditation romanesque sur la justice, la trahison, l’amitié et l’amour. Et sur l’attrait réciproque, malgré la rudesse de leurs échanges, entre le magistrat et le suspect, comme une preuve supplémentaire que l’impossible ne cesse d’imposer son évidente réalité. Pour l’écrivain, «impossible est la définition d’un événement jusqu’au moment où il survient». C’est ce qu’il disait dans une brève présentation orale de ce roman lors de sa sortie en Italie, l’an passé. Il ajoutait que l’amour de son personnage et de sa correspondante tient lui aussi de l’impossible. Autrement dit, rien ne serait plus évident que l’émergence de l’impossible dans nos existences, à commencer par le fait d’exister.


Roman

Erri De Luca
«Impossible»
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Gallimard, 172 p.