L'imprécatrice d'Autriche

Prix Nobel 2004,Elfriede Jelinek force la langue à dévoiler ce qui se cache sous les mots de tous les jours. Fascinant, jubilatoire et éprouvant.

Cette femme qui nous toise, impériale et distante, a reçu le Prix Nobel en 2004 pour une œuvre d'une rare violence. Violence faite à la langue; violence imposée aux lecteurs, infligée à elle-même. De ce rôle d'imprécatrice, de cette image hautaine, elle souffre, fatiguée d'assumer sans répit la tâche de rappeler à l'Autriche sa tache originelle, son passé nazi enseveli, jamais liquidé.

Lors de l'attribution du prix, Christine Lecerf, qui la connaît bien, rectifiait ce cliché, disant Elfriede Jelinek «douce et fragile». La longue conversation qu'elles ont entretenue pour France Culture peu après le Nobel paraît aujourd'hui au Seuil. L'Entretien porte un éclairage sensible sur une œuvre et une femme intimidantes. Sans s'attarder trop sur le portrait psychologique, il permet de mieux comprendre quelle colère soulève Elfriede Jelinek.

Elle est née en 1946 à Mürzzuschlag, en Styrie, dans les montagnes où se jouent son maître-livre, Enfants des morts (lire en p. 32), et plusieurs de ses livres. Mais elle a grandi à Vienne, dans un cocon familial, terreau à schizophrénie. Une mère, bourgeoise, catholique, qui abuse de son pouvoir. Un père juif, opposant au nazisme, engagé à gauche, détruit par la guerre (sur son site http://www.elfriedejelinek.com, elle lui a consacré, en 2001, un texte très personnel, «Oh mein Papa»).

Ces deux sombreront dans la folie, lui très tôt, désertant la place; elle à la fin d'une longue tyrannie (à 97 ans). «Et c'est peut-être cette même folie que je côtoie dans mon écriture. Je parviens tout juste à me maintenir au bord, j'ai toujours un pied qui dérape dans l'abîme.» Entre ces deux, une petite fille destinée à être une grande musicienne, soumise à un dressage inhumain, privée d'enfance, qui se «claque» la tête contre les murs, formée «à l'école de la destruction». A 18 ans, une crise d'angoisse l'enferme dans sa chambre, agoraphobe, pendant une année. Elle la passe à lire - la poésie américaine mais aussi des romans de gare, de la littérature trash - et à regarder des séries à la télévision «de manière presque scientifique». Un matériau dont elle saura tirer par la suite des effets d'écriture, particulièrement dans Les Amantes, où l'on voit deux filles se faire engrosser pour se trouver un mari.

C'est dans cette réclusion que la jeune femme commence à écrire: des poèmes érotiques qui ont pour fonction de sublimer une libido écrasée. Dans La Pianiste - son texte le plus autobiographique - on voit à l'œuvre les ravages d'une éducation mortifère. (C'est son livre le plus connu, à cause du film de Michael Haneke avec Isabelle Huppert.) Mais la poésie n'est pas sa voix: «Je ne suis pas quelqu'un de la réduction», reconnaît-elle. Il faut «que ça fuse dans tous les sens». Dans les années 1970, elle pratique le cut up, l'écriture aléatoire.

C'est à ce moment aussi qu'elle s'engage politiquement: contre sa mère qui honnit la «racaille de gauche». Par fidélité envers le père qui abdiqua toute autorité paternelle sauf pour imposer la manifestation du 1er Mai. Elle entre même au Parti communiste - pour y rester jusqu'en 1991. Ce qu'aujourd'hui elle considère avec étonnement sans rien renier: «Je n'ai rien perdu de mon anticapitalisme, de ma haine de la destruction et de l'injustice sociale engendrée par un tel système...» Ce qu'elle a perdu, en revanche, c'est l'illusion que l'art peut changer les choses.

Pourtant, comme tant d'écrivains autrichiens, elle ne cesse de rappeler à son pays son allégeance au nazisme, la complaisance envers les anciens membres du Parti, l'amnésie générale. Le retour de Kurt Waldheim à la présidence en 1986, puis, la montée au pouvoir de Jörg Haider, l'antisémitisme renaissant poussent Elfriede Jelinek à se radicaliser. «Mais je tiens à dire que ma conscience juive n'a rien à voir avec le judaïsme ou la religion juive.»

Dans les années 1980, sa pièce Burgtheater fait scandale. En 2000, à Salzbourg, une affiche qui la représente est lacérée puis retirée. C'est alors elle-même qui se retire, interdisant que ses pièces soient jouées dans son pays, «par hygiène personnelle». «Je suis la caution de l'opposition aux nazis, aux néonazis, à la droite ou au fascisme clérical, mais de ma démarche esthétique, il n'est jamais question», se plaint-elle. «Il est au fond arrivé un peu la même chose avec Thomas Bernhard», ajoute-t-elle. De cet auteur auquel on la renvoie souvent, elle perçoit avant tout «l'incroyable musicalité» alors qu'elle-même travaille les dissonances, la destruction de la musique qui a failli la détruire.

Son modèle à elle, aux antipodes de son esthétique, c'est Robert Walser, «aussi bas que les fleurs», dont elle scelle toujours une phrase dans ses livres. Elle explique magnifiquement cette admiration (lire ci-contre). Quant à elle, cataloguée comme politique et féministe, elle se voudrait «un auteur méditatif». D'abord effrayée par le poids du Prix Nobel, perçu comme un hommage à toutes les femmes, elle a fini par le recevoir comme une reconnaissance de son travail d'écriture. Dans son discours de Stockholm, intitulé «A l'écart», il n'est question que de la langue, cette entité qui est à la fois «la gardienne de sa prison» et quelque chose dont elle est coupée.

«Je suis le père de ma langue maternelle»: cette phrase énigmatique renvoie à la défection du père mais aussi à l'impossibilité d'utiliser innocemment un langage souillé à jamais par tout ce qu'il a dû «cracher». Cet instrument, qu'elle compare aussi à «un chien en laisse qui tire celui qui le tient», elle le tord et le triture, le plie aux «assonances, variations, amalgames» jusqu'à ce que quelque chose s'écrive «qui relève aussi en partie de l'inconscient».

Ce traitement est évidemment un obstacle à la réception de l'œuvre d'Elfriede Jelinek en dehors de la langue allemande, même si elle bénéficie de traducteurs exceptionnels. Ses romans sont souvent adaptés à la scène, c'est le cas de Bambiland ou des Amantes, un passage qui les rend plus accessibles. L'Entretien, mené avec empathie par Christine Lecerf, offre une belle entrée dans un univers dur et passionnant.

Elfriede Jelinek/Christine Lecerf «L'Entretien», Seuil, 124 p.

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