Aucun Suisse n’est mort dans les cinquante dernières années directement à cause de l’islam*. Aucun, à la connaissance du public, n’en a subi des dommages personnels graves (Kadhafi ne se réclame pas de l’islam). La Suisse, comme Etat, n’est dans aucun conflit où l’islam se présente comme acteur. Mais les Suisses regardent la télévision et les images qu’ils y voient les plongent virtuellement dans le grand conflit qui se construit entre l’islam et le monde chrétien sous la conduite des architectes de la guerre dans les deux camps.

Quelque 3000 Américains sont morts pour de vrai le 11 septembre 2001 à New York. Des centaines d’autres ont péri pour de vrai en Afghanistan dans le combat contre Al-Qaida puis contre les talibans. Le nombre d’Afghans victimes de ce combat ne se compte plus. Ailleurs, des touristes ou des gens simplement occupés à leurs affaires ont sauté sur des bombes posées au nom de l’islam. De vraies bombes qui ont pris de vraies vies.

Les Suisses ont vu cela à la télévision. Ils ont frissonné. L’islam débarquait dans leur salon, avec des femmes en burqa, des hommes barbus alignés pour la prière, des mollahs aux yeux brillants. Ils ont eu peur. Ils ont aimé avoir peur. Ils ont voulu participer au combat: un vote contre les minarets et hop, vive la lutte.

Dans un article intitulé «Ce qui se passe au juste», Michel Crépu, le directeur de la Revue des Deux Mondes, met en parallèle l’expérience de deux écrivains français sur la guerre. Le premier, Maurice Merleau-Ponty, écrit après 1945 sur le fait que «la guerre a eu lieu» et que, durant cette période, il n’y eut rien d’autre que la vie et la mort. Certaines paroles pouvaient impliquer qu’on en meure, ce qui leur donnait évidemment du prix. Mais l’essentiel était que quelque chose ait lieu. Plutôt quelque chose, fût-ce la trouille, que rien du tout.

Le second, Jean Baudrillard, donne son avis quarante après sur la guerre du Golfe (1991). Il écrit: «La guerre du Golfe n’a pas eu lieu.» La matérialité des combats, leurs modalités ont été entièrement médiatisées, «fictionnalisées» par l’assemblage des images télévisuelles. Ce qui a eu lieu, explique-t-il, n’était plus connecté pour les téléspectateurs à l’expérience du risque et de la mort. D’ailleurs la mort n’était pas montrée.

La Suisse, par rapport à bien d’autres pays, ne subit que modérément les conséquences de la mondialisation, du choc des cultures ou de leur rencontre forcée. Mais comme tous les autres pays, elle en est spectatrice en permanence, impuissante à en changer le cours mais puissante à s’en forger une opinion.

Protégée, sans risque de mort ou même de désastre, heureusement, cette Suisse se met à 57% sous la bannière anti-islamique. Allons, il se passe quelque chose. Plutôt quelque chose, fût-ce la trouille au second degré, que rien du tout.

Les agences valaisannes d’animation du train fantôme Freysinger-Darbellay promettent de nouvelles frayeurs dans les années qui viennent: l’emprise du niqab, la progression des mariages arrangés… Pourvu que quelque chose donne l’impression d’avoir lieu.

* Rectificatif: 36 touristes suisses ont été tués lors du massacre de Louxor, en Egypte, en 1997.