Victor Chocquet, l’ami modeste des impressionnistes

Exposition La collection Oskar Reinhart met en avant la figure du collectionneur

Cézanne est au cœur de l’exposition

Intime, comme était intime la relation qu’entretenait le mécène avec les peintures qu’il introduisait dans sa maison, logique et cohérente aussi, telle est l’exposition que la collection Oskar Reinhart, «Am Römerholz», sur les hauts de Winterthour, dédie à Victor Chocquet (1821-1891), «ami et collectionneur des impressionnistes». Dans un élan soigneusement suscité et entretenu par la commissaire de l’exposition, également la directrice du musée, Mariantonia Reinhard-Felice, le visiteur traverse l’enfilade des salles aux noms domestiques; mis au parfum dans le jardin d’hiver, où l’attend une première nature morte de Cézanne, il découvre les portraits du couple Chocquet dans la bibliothèque, traverse ensuite la salle Est pour venir se pencher, dans la salle des dessins, sur les plus petites pièces et notamment les Delacroix, avant que la traversée de la grande galerie le conduise, dans la salle ouest, auprès des paysages de Cézanne, qui permettent de boucler la boucle.

«J’aurais désiré, écrivait Cézanne à son ami Victor Chocquet, avoir cet équilibre intellectuel qui vous caractérise, et vous permet d’atteindre sûrement le but proposé.» Ce but étant, en ce qui concerne le collectionneur, de s’entourer d’artistes et de leurs œuvres, et surtout d’encourager, dans la durée, leur talent, à travers des acquisitions, dans des ventes où les prix commençaient à monter. Equilibré, cet homme au visage long et raffiné, au regard modeste et intelligent – tel que nous le restitue Renoir – l’était certainement; ce qui n’empêcha pas les railleries du public (et des critiques) devant l’un de ses portraits par Cézanne, montré lors de la troisième exposition impressionniste, en 1877. Le mécène s’associa à son portraitiste pour affronter la moquerie, alors que Degas, pince-sans-rire, évoquait «le portrait d’un fou par un fou».

La différence avec d’autres versions, par Cézanne, où le modèle présente ses longues mains croisées, comme chez Renoir, et pose parmi ses meubles et ses tableaux (reconnaissables à leurs splendides cadres dorés, que prisait l’amateur), tient dans la focalisation sur la tête typée, avec sa chevelure blanche, ici bleutée, le visage tourmenté et le regard détourné, songeur. Notons que ces portraits sont réunis pour la première fois depuis la vente de l’ensemble de la collection Chocquet, qui eut lieu après le décès de la veuve, en 1899. Mais revenons, dans le jardin d’hiver, à cette première nature morte de Cézanne, ces Fleurs dans un vase de 1877, œuvre des débuts du peintre (lequel, rappelons-le, arriva relativement tard à la peinture) qui dénote l’influence de Pissarro et du style impressionniste, et arbore des tonalités dorées, une vibration inédite dans son œuvre.

En écho, dans la dernière salle, ces Trois Baigneuses surprises de 1874-75, première et petite toile acquise par Chocquet, autre peinture des débuts, pourtant déjà évocatrice de la manière de la maturité, avec ces tonalités vertes, la chair ivoire des modèles, leurs corps charpentés, puissants, leurs postures qui obéissent à une construction en triangle. Cette dernière salle comprend justement des œuvres remarquables de la maturité, tout particulièrement ce Pont de Maincy (1879-80), toile maîtresse aujourd’hui conservée au Musée d’Orsay. On aura compris que les tableaux de Cézanne, dont Victor Chocquet fut l’unique mécène, et l’un des plus proches amis, forment l’armature de l’exposition.

Celle-ci nous fait toutefois remonter à Delacroix, que Chocquet côtoya également, et qu’il admirait en tant que précurseur de la modernité: il lui acheta des ­peintures rapides et enlevées, des esquisses qui mettent mieux en évidence ce trait moderne, des dessins aussi, comme cette ­aquarelle du Christ au Jardin des Oliviers (vers 1826), ou ce feuillet au crayon représentant avec ­beaucoup de sensibilité l’exil d’Ovide chez les Scythes: «Ovide, à terre, se réveille et prend conscience de son sort; abandonné à la nature sauvage, il n’est plus le poète tant apprécié, mais un ­simple individu qui peut désormais redevenir lui-même», commente avec justesse la conceptrice de l’exposition. L’attention de ­Victor Chocquet aux frémissements novateurs, qu’on perçoit le mieux dans les œuvres inachevées, contraste avec l’attitude de cet autre grand collectionneur, Oskar Reinhart, auquel rend également, et indirectement, hommage la manifestation, au moment des 50 ans de sa mort. Le collectionneur de Winterthour, en effet, goûtait davantage les œuvres finies et le fond classique des compositions, fussent-elles impressionnistes.

Signalons encore, isolées, quelques belles peintures de Claude Monet, dont une nature morte, rare et somptueuse, et d’Edgar Manet, telle cette marine intitulée Marée montante, qui dialogue avec Le Naufrage de Delacroix, sur fond de mer agitée. La vente Chocquet, en 1899 à l’hôtel Drouot, est considérée comme le premier grand succès commercial de l’impressionnisme.

Victor Chocquet, ami et collectionneur des impressionnistes. Collection Oskar Reinhart «Am Römerholz» (Haldenstrasse 95, Winterthour, tél. 058 466 77 40). Ma-di 10-17h (me 20h). Jusqu’au 7 juin.

Ces portraits sont réunis pour la première fois depuis la vente de la collection Chocquet en 1899