Récit

L'incompris de L'Elysée ou le roman d'un président

Philippe Besson l’affirme en titre: Emmanuel Macron est un «personnage de roman». Sans doute. Mais il ne suffit pas d’avoir accompagné de près l’actuel président français pour le comprendre et savoir expliquer sa romanesque épopée

Brigitte Macron aime, paraît-il, répéter une phrase d’Apollinaire pour expliquer l’incroyable succès présidentiel de son époux. «A la fin, tu es las de ce monde ancien…» La trame du récit de Philippe Besson tient en ces quelques mots. Raconter l’affaissement du vieux monde politique français, arrière-plan du portrait intime de ce «personnage de roman» qu’est, sans conteste, Emmanuel Macron.

D’accord. Mais après? Comment se différencier de la dizaine de livres déjà écrits sur l’aventure qui a porté à l’Elysée l’actuel président français? Comment transformer cette épopée politique en un récit intime, d’où ressortent les ambiguïtés de l’homme, ses inquiétudes, son rapport personnel avec le pouvoir et avec la France? «J’ai la confirmation que sous l’armure se dissimule, formulons-le ainsi, un sentimental», écrit Philippe Besson, stupéfait de constater le désarroi de son héros au soir du 1er décembre 2016, lorsque le renoncement de François Hollande à se représenter lui ouvre grand les portes du pouvoir. Un peu court quand même. Comme si l’auteur, à force de nous dépeindre au plus près son héros, avait fini par se perdre lui aussi dans les méandres de sa personnalité complexe et contradictoire.

Philippe Besson est un romancier français. Pour lui, Emmanuel Macron est le produit de son terroir, de sa famille, de son éducation, et de la relation complexe et intense qui l’unit à son épouse Brigitte, de plus de vingt ans son aînée. Soit. «J’ai souffert si tu savais: je ne suis pas naturellement porté au dévoilement», lui confie d’ailleurs le candidat au moment de la sortie de son livre Révolution (XO Editions), dont Besson a relu les épreuves pour finir persuadé que l’ancien ministre de l’Economie «a la conviction d’être l’homme de la situation».

Sauf qu’écrire au quotidien, dans les pas d’un politicien certes jeune mais terriblement madré, est un exercice marqué du sceau de la séduction et de la communication. Le drame de ce livre agréable à lire est là: Philippe Besson croit, tout au long de ses 242 pages, avoir affaire à l’homme Macron. Il pense l’avoir devant lui à nu, ses tourments personnels exposés au fil d’un trajet en voiture ou d’un aparté en marge du débat face à Marine Le Pen. Or la réalité est autre: jamais Macron, devant Besson, ne se dévoile vraiment. Le candidat est en campagne. Ses confidences visent à consolider sa stature, à séduire, à créer de l’adhésion.

Appendice littéraire

L’homme de lettres sait brosser les décors et raconter avec acuité les scènes de la vie politique quotidienne. Ses meilleures pages sont peut-être celles consacrées à l’équipe qui, jour après jour, cajole son candidat et le pose sur sa rampe de lancement présidentielle. On sent que Besson jubile d’être là, dans cette fièvre du QG de campagne, où le normalien (issu de la droite) Sylvain Fort – homme de plume de Macron – et les anciens apparatchiks fidèles à Dominique Strauss-Kahn se sont reconvertis en «marcheurs» résolus à transformer la France. Mais on le sent hésiter aussi. Balzac créa Eugène de Rastignac. Maupassant installa Bel-Ami dans les alcôves du Tout-Paris. Stendhal fit hésiter Julien Sorel entre le rouge de l’uniforme et le noir de la soutane.

Besson aimerait tant que Macron lui appartienne. Mais il n’en maîtrise ni l’histoire, ni le tempérament, ni les calculs: «Emmanuel M. m’envoie des messages pour me demander mon ressenti, lui qui trace généralement sa route sans s’occuper des éventuels états d’âme des uns et des autres», jubile l’auteur en milieu d’ouvrage. Puis plus rien. Retour à la réalité. Deux réalisateurs suivent le futur président au jour le jour pour filmer son équipée. Une photographe ne le quitte pas d’une semelle. Besson n’est qu’un appendice littéraire, choyé par ce président qui aime les livres.

Vieilles pages

Le plus frappant, à lire ces pages qui, déjà, paraissent si vieilles, est que le romancier n’a pas compris son personnage parce que ce dernier, sans doute, est avant tout le fruit de son époque et de réseaux restés hors de portée. Macron a été forgé à Amiens par ses parents tous deux médecins et sa grand-mère chérie qui lui donna l’amour des livres et la foi en lui-même. Sa relation avec Brigitte l’a poli. Certes. Mais l’éclat est celui de la finance, de Rothschild, de l’énarchie, des Gracques, cet aréopage de hauts fonctionnaires et de dirigeants d’entreprise qui l’a accueilli dans ses rangs depuis 2008. La Fabrique du président* (signé par la journaliste Cécile Amar) n’a, au fond, pas été celle que l’écrivain a été autorisé à raconter. Cet homme-là a d’autres racines, parce qu’il s’est d’abord fait à l’épreuve du pouvoir et de ceux qui le détiennent comme étudiant, conseiller, banquier, puis ministre. «Les maréchaux d’Empire étaient jeunes, et ce n’étaient pas des paysans. Ils avaient fait l’école de guerre», a rétorqué un jour l’actuel président à l’auteur. A quand l’autre roman: celui des meurtrières batailles que Macron-Bonaparte dut remporter, loin des caméras et des échanges littéraires mondains, pour en arriver là?


* Cécile Amar, «La Fabrique du président», Fayard, et Mathieu Magnaudeix, «Macron et Cie. Enquête sur le nouveau président», Don Quichotte.


Récit
Philippe Besson
Un personnage de roman
Julliard, 216 p.
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