C’est un projet qui remonte à l’enfance: une somme de mots et d’images assemblant sentences, héros oubliés et fantômes. Le titre, Manifeste incertain, est venu plus tard, dans le tumulte des années 1970, quand pullulaient les détenteurs de vérité unique. Soucieux de réintroduire le doute dans le dogme, Frédéric Pajak a mûri des décennies durant son grand livre. Le premier volume d’une série de neuf est sorti en 2012.

«Le Manifeste incertain, par son vague à l’âme, me paraît plus anarchiste que l’anarchisme officiel, qui méprise l’art et les sentiments», pense Frédéric Pajak. Il a pour mission de «ne pas ânonner l’histoire des vainqueurs. Nous sommes dominés par une histoire de l’art inexacte, une forme de conformisme, mais il existe une autre histoire cachée.»

L’œuvre brosse aussi un portrait impressionniste et fragmentaire de l’auteur. Orphelin, adolescent révolté, créateur infatigable de magazines et de brûlots, éditeur (Les Cahiers dessinés), découvreur de talents, grand voyageur, ami exigeant, ami fidèle, dialecticien redoutable, gastronome épris de cuisine traditionnelle, dessinateur, peintre, écrivain (une trentaine de livres publiés)… Frédéric Pajak est multiple, passionné, impressionnant, difficile à saisir.

La petite et la grande histoire

En cinq ans, nous avons pris des contre-allées aux côtés de grandes gloires des Lettres et des arts, comme Walter Benjamin, le comte Gobineau, Ezra Pound, Samuel Beckett ou Gébé, et d’illustres inconnus, dont on partagea jadis un pupitre scolaire ou un verre sur le zinc d’un troquet, et d’autres encore qui sont comme des ombres passées sur les cadrans solaires de nos existences.

Le tome 5 de cette grande aventure éditoriale marquait le milieu de la route. Sous le soleil de midi, Pajak y célébrait un astre de la peinture, Van Gogh, dont les glorieux tournesols éclipsent le modeste roseau de Camargue avec lequel il traça des dessins vertigineux.

Habitué à mêler la petite et la grande histoire, la sienne et celle du monde, l’auteur s’effaçait complètement derrière son sujet dans ce volume charnière. Dans le Manifeste incertain 6, il occupe le devant de la scène et se met à nu comme il ne l’avait jamais fait. Significativement, l’ouvrage a pour sous-titre «Blessures».

Blessure originelle

Il revient encore une fois à la blessure originelle, celle qui fit de lui, à 10 ans, un orphelin. En 1965, son père, le peintre Jacques Pajak, se tue dans un accident d’automobile. «Mon père est mort et la peinture est morte en moi», dit-il.

Cette disparition brutale engendre une mélancolie qui baigne toute l’œuvre, de L’Immense solitude – avec Friedrich Nietzsche et Cesare Pavese, orphelins sous le ciel de Turin au Manifeste en passant bien sûr par Mélancolie. Citée en exergue, une formule de Joubert définit l’humeur: «Même l’ombre a sa pénombre.»

Le sentiment d’injustice fait du premier de classe un cancre, un rebelle. L’époque étant obligatoirement libertaire, la mère de Frédéric multiplie les amants, emmène Frédéric, sa sœur et son frère en vacances dans un camp de nudistes sur l’île du Levant. Le regard des autres sur leur nudité les blesse. «J’ai eu honte et cette honte m’a longtemps collé à la peau. Ma mère a tué mon innocence», écrit-il.

Beauté fugitive

Il n’y a jamais d’ostentation, d’impudeur ou de pathos dans les souvenirs de Frédéric Pajak. Il ne règle pas de comptes avec le passé, il ne l’exorcise pas. Il le démonte, comme l’horloger une montre, l’entomologiste un insecte. Il nomme les rouages, les organes.

Sentinelle inquiète de l’humanité, il évoque l’Alsace de ses grands-parents occupée et humiliée par les Allemands, ou le destin des orphelins que l’on internait et brisait au XIXe siècle, sur l’île du Levant.

«Je pense à la beauté fugitive du monde, à son temps compté; et je pense aux souvenirs qui s’éteignent. Peut-être que ceux qui persistent malgré tout sont ceux que l’on a racontés souvent», écrit Frédéric Pajak dans le chapitre intitulé «Chatouiller les fantômes».

De somptueux dessins

Atteinte de la maladie d’Alzheimer, sa mère est en institution. Il lui rend visite, et pleure. «Son regard est absent, sa mémoire est morte […] Est-il vivant l’être qui a tout oublié? La vie est-elle autre chose que la mémoire, même arrangée ou falsifiée?» Le devoir d’incertitude s’accomplit douloureusement au fil de ces pages autobiographiques.

De somptueux dessins à l’encre de Chine, toujours prêts à chavirer dans des noirs abyssaux, accompagnent le texte, à la façon d’un contrepoint musical. Ils prolongent les mots lorsqu’ils réinventent des photos de famille; ils entrent en dissonance avec eux à travers des portraits, des paysages, des scènes de genre puisant à l’inconscient collectif et ouvrant de fascinantes perspectives tangentielles.

Ces portraits d’enfants pareils à de petits fantômes, le visage noyé dans l’ombre, font ressentir le froid de l’hiver et du deuil, et nous bouleversent. Les séquences d’arbres au crépuscule font sentir le souffle de l’esprit.

Long sanglot

Le Musée d’art de Pully expose des dessins et des peintures, permettant de redécouvrir diverses facettes graphiques de l’artiste – dont ses personnages à tronche de sardine qui déridaient les années 1970.

Un deuxième livre richement illustré, Un certain Frédéric Pajak, propose un portrait de l’artiste à travers un long entretien mené par Christophe Diard et les témoignages d’écrivains et d’artistes, amis et complices: sa sœur Anne-Pia, Jacques Zwahlen, Philippe Garnier, Delfeil de Ton, Anna Sommer, Roland Jaccard, Charles Ficat, Micaël et Alexandra Roussopoulos.

On y apprend que Frédéric est un génie de l’amitié, un migrant perpétuel, un «miraculeux jeune dinosaure»… Qu’il possède indéniablement un côté mauvais garçon, qu’il fait divinement la blanquette de veau, qu’il ne boit que du bordeaux, qu’il est un des meilleurs graphistes d’Europe, qu’il y a dans son œuvre un long sanglot, qu’il est très entouré pour quelqu’un de solitaire, qu’il y a toujours une part de mystère qui émane de ses dessins…


Frédéric Pajak, Manifeste incertain, Volume 6 – Blessures, Les Editions Noir sur Blanc, 144 p.

Un certain Frédéric Pajak, entretiens avec Christophe Diard, Les Editions Noir sur Blanc, 240 p.

Exposition Un Certain Frédéric Pajak, Pully, Musée d’art de Pully, ch. Davel 2, du je 31 août au di 12 novembre.