Genre: beau livre
Qui ? Cervantès, Alexandre Alexeïeff
Titre: L’Ingénieux Hidalgo donQuichotte de la Manche
Chez qui ? Editions des Syrtes, 302 p.

Difficile de ne pas rester longtemps devant ce don Quichotte dansant (voir ci-contre). Le regard s’arrête sur ces yeux noyés de fatigue, ces lèvres pleines d’excuses, puis descend sur les jambes filiformes qui virevoltent jusqu’au nœud. Don Quichotte danse sur la page, de tout son corps, de tout son désespoir. L’auteur de cette illustration est Alexandre Alexeïeff, graveur, illustrateur et aussi réalisateur de films d’animation, génial inventeur, avec sa deuxième compagne Claire Parker, du tableau d’épingles, qui lui permettait de prolonger le rendu velouté de ses gravures jusque sur l’écran. Ses films, Une Nuit sur le mont Chauve (1933), Le Nez (1963), Tableaux d’une exposition (1972) notamment, sont devenus des classiques.

Les Editions des Syrtes réunissent aujourd’hui, dans un magnifique ouvrage, les illustrations inédites qu’Alexandre Alexeïeff avait réalisées dans les années 1930 en vue d’une édition espagnole du Don Quichotte de Cervantès. Chaque illustration est accompagnée de l’extrait du roman auquel elle réfère.

L’édition espagnole des années 1930 ne vit jamais le jour à cause de la guerre d’Espagne. Pendant près de 80 ans, les 110 plaques de cuivre consacrées aux mésaventures du chevalier fou ont dormi pour partie dans un atelier d’imprimerie près de Paris et pour l’autre à New York, chez la fille d’Alexandre Alexeïeff, Svetlana Rockwell Alexeïeff. Comment le don Quichotte dansant du graveur russe a-t-il pu enfin reprendre sa ronde après un si long repos forcé?

Sac au dos

Georges Nivat, spécialiste de littérature russe (professeur émérite de l’Université de Genève), détient beaucoup de la réponse. Mais avant de lui donner la parole, remontons quelque peu dans le temps et retrouvons Alexandre Alexeïeff. Au printemps 1931, il sillonne la Manche, terre des exploits de don Quichotte, sac au dos, avec dedans quelques vêtements et son carnet de croquis. L’éditeur de Barcelone, Gustavo Gili, vient de lui passer la fameuse commande.

Dix ans plus tôt, Alexandre Alexeïeff avait quitté la Russie avec sa première épouse, Alexandra Grinevsky. Après des débuts comme décorateur de théâtre (il participe aux Ballets russes) et de cinéma, il met en pratique sa passion de la gravure et du dessin et commence ses travaux d’illustrateur de livres. Avant de parcourir la Manche, il avait ainsi honoré les commandes des Editions des Cahiers libres pour Les Epingles de Guillaume Apollinaire, de la Librairie Gallimard pour des poèmes de Léon-Paul Fargue et surtout, des Editions de la Pléiade pour Les Frères Karamazov. Ce dernier livre, son premier chef-d’œuvre, sa première immersion dans un grand texte, assoit sa réputation. Ce sont ces 110 lithographies consacrées au roman de Dostoïevski qui le font connaître de l’éditeur barcelonais.

Tandis qu’Alexandre Alexeïeff s’imprègne des paysages de Cervantès, l’Espagne vit au rythme des manifestations antimonarchiques et des coups d’Etat militaires avortés. Ce printemps 1931, les élections municipales sont gagnées par les républicains. Le roi Alphonse XIII quitte le pays pour éviter la guerre civile. Selon la légende familiale, Alexandre Alexeïeff se serait retrouvé dans le même train que la famille royale en fuite. De retour à Paris, l’artiste grave 110 des 150 plaques de cuivre prévues pour le projet Don Quichotte. 1936, la guerre d’Espagne éclate. Le contrat avec l’éditeur Gustavo Gili est rompu. Les plaques de cuivre restent entreposées dans l’atelier de l’imprimeur Edmond Rigal près de Paris. 1939, Seconde Guerre mondiale. Alexandre Alexeïeff part au Canada, l’inquiétude au cœur quand à l’avenir des plaques de Don Quichotte. Mais son imprimeur parisien parvient à les cacher des Allemands et de la fonte. «Edmond les aura glissées dans son matelas!» s’exclame Alexeïeff, comme le raconte sa fille.

Les plaques sont sauves, mais l’argent nécessaire pour permettre la fin du travail et surtout l’impression de l’ensemble manque et continuera de manquer.

De retour à Paris, Alexandre Alexeïeff continue à graver sur le papier et, si l’on peut dire, sur l’écran dans ses courts métrages d’animation (Une Nuit sur le mont Chauve, La Belle au bois dormant, Le Nez, Tableaux d’une exposition, etc.) et pour toute une série de spots publicitaires.

«Le Docteur Jivago»

En 1959, il illustre Le Docteur ­Jivago de Boris Pasternak. Et c’est là que nous retrouvons Georges Nivat, qui séjourne à l’époque en Union soviétique. Il est proche de la famille Pasternak. Boris Pasternak reçoit chez lui, près de Moscou, l’exemplaire du Docteur Jivago illustré par Alexeïeff. Georges Nivat: «Pasternak a été saisi par les illustrations. Il me conseille d’aller trouver Alexeïeff, cet artiste merveilleux comme il disait, à Paris.» Boris Pasternak meurt peu de temps après.

Paris, avenue de Châtillon, début des années 1960. Georges Nivat frappe à la porte du graveur. «Il vivait dans un lieu vraiment magique. Tout à côté de la place d’Italie, vous vous trouviez d’un coup dans une impasse de village avec des palissades en bois. Les voitures ne pouvaient pas passer», se souvient le professeur. Alexandre Alexeïeff lui fait visiter son atelier et lui montre l’invention qui l’a rendu célèbre, le tableau d’épingles, soit, comme l’explique l’encyclopédie Universalis, «une planche percée de plusieurs centaines de milliers de trous, où s’enfoncent, plus ou moins profondément, autant d’épingles qui, éclairées en lumière frisante, permettent de moduler à la fois le relief et le clair-obscur». C’est aussi dans l’atelier que Georges Nivat apprend l’existence des plaques de Don Quichotte. Vingt ans plus tard, en 1982, Alexandre Alexeïeff meurt sans avoir pu voir son don Quichotte danser sur le papier.

Mai 2009, Fondation Bodmer, au-dessus de Genève. La soirée de vernissage de l’exposition Trésors du siècle d’or russe bat son plein. Georges Nivat en est le commissaire. Depuis toutes ces années, don Quichotte ne le quitte pas. La fille d’Alexandre Alexeïeff l’a chargé de trouver un bienfaiteur pour mettre au jour les plaques, sans succès jusque-là. Ce soir de printemps, entre les petits fours et le champagne, la chance tourne. Un mécène surgit en la personne d’Olivier Mestelan de la Fondation Art East.

Ce qui frappe d’emblée en parcourant les 115 illustrations du volume paru aux Editions des ­Syrtes, outre leur inspiration et leur force, c’est l’étonnante diversité des styles et des techniques (eau-forte, aquatinte et pointe sèche) employés par Alexeïeff.

Pour Vsevolod Bagno, directeur de la Maison Pouchkine à Saint-Pétersbourg et hispaniste, auteur d’un des textes introductifs, le graveur est le premier artiste à avoir exprimé les trois plans de réalité du roman de Cervantès et leur coexistence: la réalité, «parfois basse et laide», de l’Espagne de Cervantès, la réalité idéale et noble des romans de chevalerie et la réalité de don Quichotte qui tente, sans grand succès, à concilier les deux autres. Du très grand art.

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Georges Nivat

A propos d’Alexandre Alexeïeff

«Alexeïeff a choisi la méthode la plus contraignante du monde, l’eau-forte et ses bains d’acide nitrique, pour exprimer la légèreté du rêve»