Littérature

L’incroyable histoire d’un roman écrit à dix-huit

L’AJAR, collectif de jeunes écrivains romands, publie «Vivre près des tilleuls» chez Flammarion. Ou quand la fiction dépasse la réalité et vice versa 

«Vivre près des tilleuls»: sous ce titre placide se cache l’histoire éditoriale la plus détonante de cette rentrée littéraire. Elle réunit les ingrédients d’un cocktail peu habituel: talent, force du collectif, canular, histoire littéraire, fiction et réalité. «Vivre près des tilleuls» n’a pas été écrit par un auteur mais par dix-huit, tous membres du collectif AJAR qui réunit des jeunes auteurs suisses romands.

Rien que cela suffirait à susciter la curiosité. Mais ce n’est pas tout. Entrent aussi en scène des fantômes plus ou moins illustres. Celui d’Esther Montandon, une romancière de La Chaux-de-Fonds, inventée de toutes pièces; et celui de Romain Gary, l’auteur des «Promesses de l’aube» et des «Racines du ciel», seul écrivain à avoir reçu deux prix Goncourt. Un festival québécois et une éditrice parisienne, familière des jeux littéraires, ont tenu aussi leur part. «Vivre près des tilleuls» paraît aujourd’hui aux Editions Flammarion. Dix-huit auteurs assistent, sereins, un peu ébahis, au triomphe de la fiction, qui façonne et nourrit le réel. Voici cette histoire.

Clin d’œil

Nous sommes en 2014. Depuis deux ans, les membres de l’AJAR se réunissent pour écrire en groupe: lectures, performances, balades littéraires, etc. L’écriture n’est pas qu’une pratique solitaire, elle est aussi un art vivant et collectif, tel est le motto. Soudés par l’amitié, à peine trentenaires pour la plupart, les membres de l’association se sont rencontrés dans des prix littéraires ou à l’université. Chacun l’expérimente très vite: écrire en groupe encourage et stimule les projets personnels que les membres poursuivent ailleurs. Nombreux sont ceux qui ont déjà ou qui vont publier faisant du groupe un vivier exceptionnel de talents. Ils aiment aussi l’acronyme de leur association, AJAR, clin d’œil à l’écrivain Romain Gary «aussi potache que nous» et à son célèbre double, Emile Ajar.

Double canular

En 2014 donc, le festival «Québec en toutes lettres» lance un appel aux projets sur le thème «Doubles et pseudos»: quand on s’appelle AJAR, on ne peut que répondre présent à ce type d’invitation. «Nous avions imaginé un double canular. Au travers d’une exposition, on racontait comment on avait secoué le milieu littéraire suisse en inventant un faux roman inédit de la grande romancière romande, Esther Montandon. Une fois sur place, à la fin du festival, on révélait au public que le canular en cachait un autre, à savoir qu’Esther Montandon n’existait pas», explique Guy Chevalley, membre de l’AJAR.

Pour paraître crédible et donner du corps à Esther Montandon, l’écrivaine fictive, l’AJAR invente les méandres d’une biographie, une œuvre, admirée dans les années 1960 puis étrangement interrompue, une page Wikipédia, de vrais-faux articles de presse. Cela ne suffit pas, ils le savent. Il faut arriver au Québec avec des livres d’Esther Montandon. Il s’agit donc d’écrire le pseudoroman inédit, «Vivre près des tilleuls».

Un silence ému

Une nuit d’été, à la campagne, ils s’y mettent. L’épisode est bien raconté dans la postface du roman: «Nous nous étions donné rendez-vous pour écrire un roman en une nuit; l’idée nous amusait et nous effrayait. Une auteure allait prendre vie sous nos yeux.» Et c’est effectivement ce qu’il s’est passé. «Nos ordinateurs ouverts devant nous, un silence s’est installé, concentré, ému, que nous n’avions pas prévu.»

«Vivre près des tilleuls» se présente comme un journal de deuil, celui qu’Esther Montandon a vécu après la mort accidentelle de sa fille de quatre ans. C’est ce drame qui l’a conduite au silence. En 63 brèves séquences, comme autant de bribes ou d’éclairs arrachés au chagrin, Esther Montandon raconte, à la première personne, sa grossesse, tant attendue; la venue au monde de Louise, ses premières années puis l’accident, la sidération, la vie qui se fige comme sous l’effet du gel. Le manque, violent: «Personne ne m’avait expliqué le vide au creux des entrailles, le vrombissement dans le cerveau, le tremblement des mains.» Et puis le lent dégel, comme le bruit, profond encore, d’un ruisseau qui perce, quelque part, vers «l’aberrante» vie d’après.

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D’une sensibilité extrême, fine comme une porcelaine qui laisse passer lumières et émotions, l’écriture de «Vivre près des tilleuls» emporte immédiatement. Au fait des sortilèges de la fiction, les membres de l’AJAR éprouvent durant cette nuit d’écriture, combien la littérature «libérée de son prédicat le plus tenace — tu écriras seul — garde un pouvoir qui nous dépasse». A ce moment-là, ils ne savent pas encore jusqu’où Esther Montandon va les mener.

Pseudonyme

Après le Québec, Paris. Daniel Vuataz, membre de l’AJAR, s’occupe de l’administration du Prix interrégional des jeunes auteurs. En 2014, le jury compte une éditrice française, de Flammarion, Anna Pavlowitch. Daniel Vuataz lui parle de l’AJAR, d’Esther Montandon et de «Vivre près des tilleuls». «L’AJAR?», sourit Anna Pavlowitch. Anna Pavlowitch est la fille de Paul Pavlowitch, petit-cousin de Romain Gary. Les deux hommes ont été au cœur de la plus célèbre affaire de «doubles et de pseudos» de la littérature française au XXe siècle (lire ci-dessous): Paul Pavlowitch a accepté d’endosser le rôle d’Emile Ajar, pseudonyme secret de Romain Gary. Ainsi l’AJAR devait rencontrer Ajar, c’était écrit ou presque. «On a nous-mêmes du mal à y croire tant cela paraît improbable. Et pourtant c’est bien vrai», admet Guy Chevalley.

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«Vivre près des tilleuls» paraît aujourd’hui parmi les premiers livres de la rentrée littéraire française. Retour en Suisse, à Genève, dans un café du quartier des Grottes: comment vit-on un tel événement à dix-huit? Ce d'autant qu'un prix littéraire a déjà couronné l'aventure et pas des moindres puisqu'il s'agit du Prix d'honneur de la Fondation Martin Bodmer... «L’angoisse est répartie et le bonheur est partagé donc démultiplié», résume Aude Seigne, de l’AJAR, devant un thé à la menthe. . A ses côtés, Nicolas Lambert, un comparse, poursuit: «L’aspect collectif de l’aventure intéresse les journalistes. Je suis content de cela. L’AJAR est comme un personnage total qui nous dépasse tous, «l’infiniment plus que moi, le tellement plus que nous». «Je suis sûre qu’Esther Montandon n’a pas fini de nous surprendre», glisse Aude Seigne, dans la lumière de cet été 2016. On en est sûr, avec elle. 

J’ai fait lire le livre à mon père

Anna Pavlowitch a lu «Vivre près des tilleuls» dans le TGV qui la ramenait de Genève à Paris en juillet 2015. L’éditrice de Flammarion était venue en Suisse pour rencontrer les libraires et participer au jury d’un prix littéraire (lire ci-dessus). A cette occasion, elle fait la connaissance d’un membre de l’AJAR qui lui glisse ce premier roman écrit à 18 et présenté comme le journal d’une écrivaine disparue, Esther Montandon: «L’écriture collective, un faux journal d’écrivain, cette référence à Ajar, cela m’intéressait. J’ai commencé à lire et j’ai été happée jusqu’à la fin. J’ai cru immédiatement à Esther Montandon, la narratrice, et je continue à croire en elle.»

Enthousiaste, l’éditrice soumet le livre au comité de lecture de Flammarion, «à l’aveugle», c’est-à-dire sans signature d’auteur. «Les dix-sept personnes du comité étaient enthousiastes, ce qui est très rare. Toutes étaient persuadées de l’existence d’Esther Montandon, personne n’a deviné qu’il s’agissait d’un roman écrit à plusieurs. Sauf Alix Penent, notre directrice des romans français, qui a senti quelque chose. Face à la maîtrise de l’écriture, elle a pensé que le roman était l’œuvre d’un écrivain connu.»

S’est alors posée la question de savoir comment signer «Vivre près tilleuls»? Esther Montandon? L’AJAR? Les noms des dix-huit auteurs? Anna Pavlowitch est familière des masques littéraires: son père, Paul Pavlowitch, a endossé le rôle d’Emile Ajar, le pseudonyme que Romain Gary a utilisé pour écrire «La Vie devant soi», notamment, prix Goncourt en 1975. La vérité ne sera connue qu’après le suicide de Romain Gary quand Paul Pavlowitch dévoilera, sur le plateau d’Apostrophes, qu’Emile Ajar était en fait Romain Gary.

«Je suis bien placée pour savoir que le milieu littéraire et le public en général manquent d’humour quand il s’agit de vérité en littérature. Mon père l’a éprouvé assez durement. Je regrette cette posture morale. Vivre près des tilleuls est un roman qui a beaucoup à dire sur la fiction et la vérité. La littérature n’est pas le contraire de la vérité. C’est en passant par la littérature que l’on s’approche de la vérité», explique l’éditrice. Avec l’accord de l’AJAR, le nom du collectif qui est inscrit sur la page de garde.

«J’ai fait lire «Vivre près des tilleuls» à mon père. Il a beaucoup aimé. C’était un moment émouvant pour moi. Au sud de la France où il vit et où j’ai grandi, les gens l’appellent toujours Monsieur Ajar parce que Pavlowitch, c’est trop compliqué…» Où est la fiction, où est la vérité?

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