Récit

L’incroyable histoire de Lobo le loup

Ernest T. Seton (1860-1946) a d’abord été un chasseur avant de se transformer en défenseur de la cause animale à une époque où on n’en parlait pas encore. Ses récits ont marqué Kipling et Tolstoï

Le vieux Lobo est un roi, «géant parmi les loups» par sa taille mais aussi par sa ruse et par sa force, le chef d’une petite meute, connue pour exercer des ravages hors normes. Il est l’archétype du grand prédateur, souverain et destructeur, qui échappe à tous les pièges. Ernest Thompson Seton (1860-1946) fait sa connaissance vers 1893. La tête de l’animal est alors mise à prix, un prix élevé, et l’ex-chasseur de loups reprend du service, séduit par le défi.

Reconversion

A traquer Lobo, Seton développe une telle admiration pour l’intelligence et l’insolence de la bête qu’il subit une forme de conversion. Il deviendra un des premiers défenseurs de la cause animale, dans un environnement de vaqueros, peu portés à s’interroger sur les droits des bêtes. «Lobo, le Seigneur de Currumpaw» inaugure une série de portraits d’animaux qui connaîtront un immense succès public – Kipling dira en avoir été influencé, Tolstoï qualifia «Lobo» de «meilleure histoire de loup».

Corneille, lapin à queue blanche, renarde, mustang sauvage, gélinotte – et deux chiens exceptionnels, les huit héros de ces histoires sont de véritables personnages – avec leur individualité, leur caractère et leur langage: Seton maîtrise «l’alphabet des bois» et assure traduire directement du lapin – et des autres idiomes animaux aussi, auxquels il emprunte d’ailleurs les onomatopées – krrr krrr, yap yurr, peeeete peeeete.

Capitalisme triomphant

Lobo le loup témoigne d’une prise de conscience. Né en Angleterre, dans une famille nombreuse, il arrive au Canada à l’âge de six ans. Il se révolte contre un père autoritaire (qui lui présente à 27 ans une facture de 537,50 $ pour les frais occasionnés depuis sa naissance, dette qu’il honore aussitôt), fait des études d’art et de sciences naturelles, travaille comme chasseur de loups avant de se faire leur défenseur. Devant le supplice infligé à une gélinotte prise au piège, il s’indigne: «Est-ce que les créatures sauvages n’ont aucun droit, ni droits moraux, ni droits légaux? Au nom de quoi un homme inflige-t-il une agonie si longue et si horrible à une créature amie, simplement parce qu’elle n’utilise pas la même langue que nous?»

Aujourd’hui, ces scrupules sont largement partagés, mais dans cette voie, Seton est un précurseur en Occident. En cette fin de XIXe siècle, de telles préoccupations sont encore éloignées. On est à l’âge du capitalisme triomphant et des usines à viande de Chicago. Lui constate: «Notre civilisation est un échec… elle permet que coexistent un millionnaire et un million de pauvres.» Il voit un modèle dans le mode de vie des Indiens, de ceux qui restent, et dont il défendra aussi la cause dans plusieurs livres.

Lapine à queue blanche

Plusieurs de ces récits sont de vrais romans d’éducation. La lapine à queue blanche (celle dont il traduit fidèlement le discours) enseigne à ses petits les stratégies et les ruses qui permettent à une partie d’entre eux de survivre et à faire de l’eau, des racines d’églantier et des barbelés, des alliés objectifs. Dans la famille gélinotte, le père et la mère s’allient pour mener à bien le travail éducatif, et il le continue quand la mère disparaît. Beaucoup de pertes, dans la nature: la survie est un rude combat que peu gagnent. Seton n’idéalise pas le monde animal, il en apprécie l’intelligence et la ruse.

Quand on voit Lobo se saisir un à un des leurres empoisonnés soigneusement préparés, les entasser et pour finir, chier dessus en ultime affront, on ne peut qu’applaudir. Et quand on le voit mourir d’amour et de honte, on entend Vigny: «Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.» La beauté pure saisit parfois les plus bornés des vachers: une troupe de chevaux sauvages excite la convoitise des cow-boys, et parmi eux, un mustang noir qui marche à l’amble. Ces bêtes magnifiques et difficiles à capturer sont pourtant «parfaitement inutilisables et indomptables».

Mais celui-là pose un tel défi par son effronterie qu’il est mis à un prix élevé. Pourtant, à force de le poursuivre, ces hommes frustes sont pris par l’élégance et la résistance du cheval. Quant à lui, il préférera une mort spectaculaire à une captivité insupportable.

Monde parallèle

A travers les nouvelles de Lobo le loup, on voit naître le mythe américain de la nature indomptée et de l’homme qui l’affronte, seul, armé de son fusil, de son lasso, de son courage et de son droit du plus fort et du plus malin. Seton le connaît bien pour l’avoir côtoyé, ce héros des grands espaces, avare de paroles, fruste, mais pas insensible à la grandeur et à la beauté de ce qu’il affronte. Qui forme un couple indissociable avec son chien, celui-ci à la frontière entre le civilisé et le sauvage, go-between souvent plus subtil que son maître, d’une fidélité qui ne demande rien en contrepartie.

A travers ce que ces récits montrent de la société des vaqueros misérables, exaltée ensuite par le western et la publicité, on comprend que pour tant de citoyens de ce pays le port des armes relève d’une évidence indiscutable. Seton, lui, décrit un monde parallèle, qui connaît la lutte de tous contre tous, mais aussi des formes de coopération et de solidarité, et une intelligence toujours en alerte. C’est un parti pris des bêtes, dans lequel il prône un autre rapport à la nature.

Si son œuvre a longtemps sommeillé dans l’ombre, on comprend qu’elle ressorte aujourd’hui pour rejoindre les voix de plus en plus nombreuses qui mettent en question l’hégémonie de l’homme sur le monde.


Ernest Thompson Seton «Lobo le loup et autres animaux sauvages de mes connaissances», trad. de l’anglais de Bertrand Fillaudeau, José Corti/Biophilia, 220 p.

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