A peine le père est-il parti en voiture, que la mère sort de la caravane, empoigne ses enfants et s’enfuit échevelée, livide. Elle trouve refuge chez ses parents. L’attaque de Vie sauvage est brutale: elle nous confronte à un drame dont on ne perçoit que la violence, pas l’ampleur. Paco (Matthieu Kassowitz, très bien en idéaliste buté) et Nora (Céline Sallette) se sont passionnément aimés. Ils ont nourri un rêve de vie meilleure, en harmonie avec la nature. Mais Nora n’en peut plus du grand air, de la boue et du froid. Elle décide de «retourner dans le droit chemin de la norme et de la majorité», comme siffle Paco. Qui contre-attaque, enlève ses deux fils, Okyesa et Tsali, et se volatilise dans la nature. Recherché par la police, le trio passe dix ans dans la clandestinité, entre communautés hippies, bergeries délabrées et mas perdus.

Le temps de la contemplation

Cédric Kahn n’est pas un adepte de la complaisance, il l’a démontré avec Roberto Succo en ramenant le bandit magnifié par Koltès à sa juste dimension de psychopathe en cavale. Il reconduit cette approche sans concession dans Vie sauvage, inspiré par l’affaire Fortin, qui défraya la chronique de 1998 à 2009 et inspira, il y a quelques mois, La Belle Vie de Jean Denizot, autrement solaire.

La grande force du film, qui se focalise sur les fugitifs plutôt que sur la mère dévorée par le chagrin, est de ne jamais juger les personnages: les points de vue de la bourge et du réfractaire sont traités à égalité. C’est à une belle aventure que le père invite ses fils, «une fiction magnifique dans laquelle ils sont à la fois des fugitifs, des héros et des rebelles», dit Cédric Kahn. La nature est un immense terrain de jeu, mais vivre dans le mensonge pèse lourd. Une échauffourée entre squatters marque les limites de l’utopie champêtre. Okyesa et Tsali souffrent d’être séparés de leur mère; à l’adolescence, ils se révoltent contre le père.

Filmé en lumière naturelle et en caméra portée, à la façon des frères Dardenne qui coproduisent, Vie sauvage a le mérite de laisser le mélodrame hors champ, pour prendre des chemins de traverse et le temps de la contemplation.

Vie sauvage, de Cédric Kahn (France, Belgique, 2014), avec Mathieu Kassowitz, Céline Sallette, Romain Depret, Jules Ritmanic, 1h46.