Roman - Aravind Adiga - Le Tigre blanc - The White Tiger - Trad. d'Annick Le Goyat - Buchet/Chastel, 318 p.

Le Tigre blanc est un roman sur les deux Inde, la riche et la pauvre, celle des lumières et celle de la nuit. Aravind Adiga, 34 ans, signe-là son premier roman, devenu best-seller en Inde, et vient de remporter le Booker Prize 2008, prix littéraire anglophone le plus prestigieux. Après la flamboyance d'un Salman Rushdie, la force d'un Amitav Ghosh ou la finesse d'une Arundhati Roy, autres primés indiens, Aravind Adiga doit batailler pour se faire une place. Mais son livre a pour lui une implacable structure narrative, la sobriété, une justesse de ton et de description de la middle class indienne et de ses quartiers de Delhi. Le cynisme et l'humour aussi.

Journaliste au Times à Mumbai, Aravind Adiga a constaté à maintes reprises l'étonnement des visiteurs d'Amérique du Sud ou d'Afrique face au maintien en Inde de la domesticité, clé de voûte sociale. Bien plus que le roman des injustices, l'auteur n'est de loin pas le premier à décrire l'indigence des miséreux et la corruption à l'œuvre dans son pays, ni la désillusion amère des enfants et petits-enfants de Gandhi, Le Tigre blanc sonde le lien et la solidité du rapport maître-serviteur dans un continent en pleine secousse économique.

Le Tigre blanc, c'est Balram Halvai, garçon pauvre et vif du Bihar, ainsi baptisé par un inspecteur scolaire étonné par ses réparties. Balram, fils d'un chauffeur de rickshaw, deviendra l'agent de liaison entre le monde des riches et celui des ténèbres, de la boue, des humiliés. Pour y parvenir, il tuera, froidement. Et sans regrets.

Le roman est construit sous la forme d'une confession par lettres. Balram, devenu entrepreneur à succès à Bangalore se raconte durant sept nuits, par écrit, au premier ministre chinois, Son Excellence Wen Jiabao. Ce dernier doit se rendre prochainement en Inde en visite officielle et Balram se sent investi de la mission de l'instruire sur la réalité indienne. Il se présente comme l'incarnation type du self-made-man vanté par les manuels américains de réussite éclair. Il avoue assez rapidement qu'il a dû commettre un meurtre pour parvenir à ses fins. Ce qui n'a pas l'air de contredire l'esprit général desdits manuels.

Pour passer du Bihar à Bangalore, soit de l'archétype de la région rurale dans l'esprit des Indiens au symbole de la nouvelle Inde des cerveaux informatiques et des calling-centers, le jeune garçon est devenu chauffeur-homme à tout faire-serviteur dans une famille de propriétaires terriens originaire du Bihar comme lui.

La description de la terreur et de la corruption imposées par ses patrons au village a des accents du George Orwell d'Animal Farm. Chaque seigneur est doté d'un surnom d'animal, la Mangouste, la Cigogne, etc., selon ses caractéristiques physiques et ses façons d'escroquer les villageois.

Mais pour mieux soudoyer les ministres, il faut se rendre à Delhi. Là, la famille possède un appartement dans un de ces nouveaux quartiers surgis de terre en un clin d'œil, clinquants et secs, sans un brin d'herbe au pied des tours affublées de noms anglais. Là, Tigre blanc continue son apprentissage de la réussite rapide en écoutant comme toujours ses maîtres. Et en prenant la mesure de la faiblesse d'Ashok, l'un des fils du maître, tiraillé entre le souvenir de ses années d'étudiant aux Etats-Unis et les principes familiaux. Ashok se révèle peut-être le meilleur personnage du livre, le double inversé de Balram, l'image tremblotante d'une élite qui sent ses privilèges comptés.