Tod Friendly, alias Odilo Unverdorben, vit sa vie à l’envers. Il mange (la nourriture sort de sa bouche et se retrouve joliment apprêtée dans son assiette). Il utilise la salle de bains (la cuvette se vide, son intestin aspire la matière et s’en remplit). Il travaille comme urgentiste (les patients ne sont pas trop mal en point quand ils arrivent, puis on leur enfonce «des tessons de verre brun dans les cheveux», et ils ont du sang partout lorsqu’ils s’en vont). A mesure que l’histoire recule, Odilo finit par avoir un boulot abject qui, vu à l’envers, lui donne des airs de bienfaiteur: il crée littéralement des gens, tout un peuple, à partir d’une fumée, de grands fours et d’un gaz… Pour terminer, Odilo quitte le monde en disparaissant dans le ventre de sa mère. Le roman dont il est l’antihéros, La Flèche du temps, de l’Anglais Martin Amis (1991), est sans doute le cas le plus abouti et le plus vertigineux de ce qu’on pourrait appeler «l’art du rebours» – celui qui consiste à pratiquer le temps à reculons.

Mon fils parle dans l’autre sens

Musique, littérature, cinéma et même danse (la pièce Série B de la compagnie veveysanne Prototype Status, créée en 2007): la plupart des disciplines se sont frottées à l’indicible fascination du temps renversé. En 1990, David Lynch faisait basculer sa série TV Twin Peaks dans une fabuleuse étrangeté en introduisant un homme de très petite taille, en costard rouge, qui régnait sur un univers parallèle où les gens prononçaient des phrases qu’on comprenait, mais qui avaient le son typique des enregistrements joués à l’envers. Vous savez: ce son qui commence par une résonance floue et qui se termine tout net, comme un chewing-gum qui se cognerait contre un réverbère.

Si le nain de Twin Peaks a pu nous fasciner avec son phrasé inversé (obtenu en disant le texte à rebours et en le retournant au montage), c’est parce qu’en 1990 nous savions pertinemment à quoi ressemblait un son à l’envers: la musique pop nous y avait habitués dès les années 1960. Avant cela, il y avait eu des précurseurs. Dans une lettre de 1878, Thomas Edison raconta qu’il s’était amusé à faire tourner à l’envers le phonographe qu’il venait d’inventer: «La chanson reste mélodieuse dans beaucoup de cas, et certains accords sont doux et nouveaux», écrivait-il. La musique contemporaine dite «concrète», à base de bandes enregistrées, exploita le procédé dans les années 1950. Mais si les sons à l’envers entrent dans les oreilles du grand public, c’est grâce aux Beatles (en 1966), à Pink Floyd (en 1967) et à Jimi Hendrix (la même année). Une controverse déconcertante s’ensuit en 1969, lorsque des théoriciens du complot et des chrétiens fondamentalistes affirment que: 1) la musique rock et pop contient des phrases cachées, qui se révèlent si on l’écoute à l’envers; 2) ces messages sont compris par l’inconscient, qui leur obéit; 3) tout cela relève d’un plan fomenté par Satan… Le grand gagnant de la polémique, c’est finalement le son à l’envers, qui devient une mode.

Ce qui fait peur, dans la musique inversée, ce ne sont pas les sons étranges des instruments qui faisaient planer Edison: c’est la voix. La controverse du backmasking – comme on appellera cette manipulation du son – est une variation sur le thème du langage à l’envers. Le verlan, c’est l’argot des réprouvés. L’écriture de Léonard de Vinci, de droite à gauche comme dans un miroir, alimente des fantasmes qui lui attribuent des buts secrets. La fille du film L’Exorciste et le garçon de Shining parlent à l’envers. Le diable, maître des inversions, n’est jamais loin… Aujourd’hui, la culture numérique change la donne. YouTube fourmille d’enfants qui parlent couramment à l’envers, fièrement filmés par leurs parents ou par les caméras d’un talent show (tapez talking ou speaking backwards, vous verrez…).

Au cinéma, l’âge de l’envers coïncide avec les années 2000: l’échéance du millénaire suscite des envies de rembobinage. Il y a des précurseurs, ici aussi: les frères Lumière, qui testent l’effet du procédé en projetant Démolition d’un mur (1896) à l’endroit, puis dans l’autre sens, avec les gravats qui se réassemblent par enchantement. Dans Octobre, de Sergueï Eisenstein (1928), une statue du tsar se reconstitue par magie après avoir été démolie, illustrant la «marche arrière» de la révolution après février 1917 et le fait que l’histoire avance parfois à reculons. Dans Le Sang d’un poète de Jean Cocteau (1930), le procédé sert à indiquer qu’on est dans un rêve.

Le nez dans le passé

Remontée vers les causes d’un traumatisme. Plongée dans la source du mal. Rêve de défaire une chaîne causale pour faire d’autres choix. Tels sont les usages de l’inversion chronologique dans les films et séries TV que recense l’historien du cinéma zurichois Matthias Brütsch, auteur d’une des rares études sur la question*. Les exemples les plus marquants sont Memento, de Christopher Nolan (2000), et Irréversible, de Gaspar Noé (2002), deux histoires de vengeance mal aiguillée. A la différence de ce qui se passe dans La Flèche du temps, les événements sont vécus par les personnages suivant l’axe temporel normal, mais la narration est livrée à rebours, de la fin au commencement.

Qu’y a-t-il en commun entre ces récits? «On est d’abord confronté, en tant que spectateur ou lecteur, à des conséquences dont on ne connaît pas les causes. On est forcé à chercher des explications, à se demander pourquoi on est arrivé là, quel serait le résultat si on avait agi autrement», explique Matthias Brütsch lorsqu’on l’appelle pour lui poser la question. Déroulée à l’envers, la logique conduisant des causes aux effets et des choix aux conséquences se révèle plus implacable qu’à l’endroit. On recule jusqu’à ce qu’une cause apparaisse, et la narration nous met le nez dedans. Manière de dire que seul le passé explique le présent, et que pour comprendre les convulsions de celui-ci, il faut quitter l’écume des jours et remonter, remonter, remonter.

* «When the Past Lies Ahead and the Future Lags Behind: Backward Narration in Film, Television and Literature», in «(Dis)Orienting Media and Narrative Mazes», Ed. Bielefeld, 2012.

L’art du rebours: quelques exemples

Quelques exemples de l’art du rebours en musique, littérature, cinéma et séries TV

Musique:

– «Doctor Who»: thème de la série TV (1963)

– The Beatles, «Rain» (single, 1966, dans Past Masters, 2009); «I’m Only Sleeping» et «Tomorrow Never Knows» (album Revolver, 1966)

– Pink Floyd, «Bike» (album The Piper at the Gates of Dawn, 1967)

– Jimi Hendrix, «Castles Made of Sand» (album Axis: Bold as Love, 1967)

– Missy Elliot, «Work It» (album Nellyville, 2002)

Littérature:

– Martin Amis, La Flèche du temps (1991)

Cinéma:

– Christopher Nolan, Memento (2000)

– Gaspar Noé, Irréversible (2002)

Séries TV:

– «Seinfeld», «Betrayal» (S09/E08, 2000)

– «The X Files», «Redrum» (S08/E06, 2000)