Marco Berrettini résiste en douce. A l’air du temps, aux embrigadements qui nous guettent, aux renoncements divers qui sont le quotidien, au diktat, relatif, c’est vrai, du «beau geste». Ses spectacles, quand ils sont réussis, sont des enclaves où une pensée coule en mouvement, où des individus paraissent se fluidifier par la grâce d’une musique, où le spectateur est souvent désarçonné et où il n’est pas gêné de l’être. I Feel 3, à l’affiche de l’Association pour la danse contemporaine à Genève avant le Théâtre de Vidy, fait ça: il infuse. On peut être allergique à l’infusion. On peut aussi se laisser faire et entrer dans le jeu – c’est le cas du chroniqueur.


D’I Feel 3, on dira qu’elle possède une forme de béatitude et d’ironie mêlées, quelque chose qui appartient en propre à Marco Berrettini, musicien et chorégraphe, mais aussi à son complice chanteur et guitariste Samuel Pajand, mais encore à un quatuor d’interprètes, Christine Bombal, Nathalie Broizat, Marion Duval et Sébastien Chatellier. Ce spectacle est une affaire de bande – amicale, spirituelle et musicale.


Salle des Eaux-Vives, on ne danse pas à vrai dire. On plane. Sur un promontoire, Marco Berretini et Samuel Pajand vous accueillent en musique, à l’enseigne de leur groupe, Summer Music. La voix du premier est une pelote neigeuse en apparence, piquante à l’usage. Le second scande à la guitare ces indignations tournées en railleries, ces douleurs tamisées en état d’âme – plus tard, il chantera à son tour. Et si on fermait les yeux? Et si on se fondait dans la mélopée?


Mais surgissent les danseurs en grappe. Ils marchent ou sautillent, cernés de part et d’autres de la scène par des tubes de néon. Ils sont blancs comme en thalassothérapie. Ils avancent à l’oblique, ébauchent une parade ancienne. Puis ils vous tournent le dos pour disparaître derrière la grosse boîte noire sur laquelle règnent les deux musiciens. Ils s’en vont, ils reviennent, ils ont la tête ailleurs. Dans ce carrousel, il y a comme le crépuscule d’une danse.


Dans I feel 2, ici même en 2012, Marco Berrettini et Marie-Caroline Hominal dansaient comme en apesanteur. C’était une transe continue. I feel 3 poursuit dans cette direction, une esthétique qui serait celle de la détente, la répétition d’une même manoeuvre qui finit par créer un état, un entre-deux. Le coeur est au repos et le corps se libère. Voyez Marion Duval, sa blancheur fantasque, elle prend le large, un grand écart clownesque en solitaire.


«Why don’t we change?», chante Summer Music. Là est toute la question. Et puis: «Pourquoi ne me suis-tu pas dans la montagne?» Mais elle est là, justement, cette montagne magique. Dans une boîte blanche immaculée, ils sont tous là, musiciens et acteurs, figés dans leur tenue de sanatorium, visage enniaisé par un sourire. Dans leurs doigts, carottes ou courgettes sont des trophées rangés dans un sachet en plastique. Par deux, ils se pressent un petit jus de survie, puis s’échappent. Reste Marion Duval, avec une grosse pomme, fruit même pas défendu d’un paradis factice. C’est une figure de la rupture. I feel 3 est une pièce non pas révoltée, mais réfractaire aux mots d’ordre, quels qu’ils soient. L’ironie est une manière de salut.


I feel 3, Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’au 23 janvier (loc. 022/320 06 06); puis Lausanne, Théâtre de Vidy, du 26 au 28 janvier.