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Image d'illustration. Une exposition à Cleveland.
© local projects

Muséologie

L’innovation numérique au cœur du musée de demain

Entre la digitalisation des collections, l’expérience augmentée durant les expositions, l’attrait de nouveaux publics par les réseaux, la question du numérique est cruciale pour les musées en tout genre. Attention toutefois à ne pas en faire une expérience inutile

Seul avec les toiles de Rembrandt, vous arpentez en visite privée les galeries du musée de la collection Kremer. Vous êtes si près des œuvres que vous pensez pouvoir les toucher. Aucun autre visiteur ne viendra vous bousculer ou vous déranger. Vous êtes dans le musée virtuel conçu par l’architecte Johan van Lierop, sous un ciel bleu qui rappelle la couleur fétiche des grands maîtres de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. L’architecture du lieu mélange les lignes artistiques de l’âge d’or avec le design d’aujourd’hui. Sous un atrium en dôme, des ponts suspendus s’étendent en hélice jusqu’aux cinq galeries communicantes.

Pour une représentation au plus près de la réalité, chaque tableau a été photographié entre 2500 et 3500 fois, sous tous ses angles. Le résultat est surprenant: 70 chefs-d’œuvre de Rembrandt et d’autres maîtres hollandais peuvent être admirés en haute résolution avec un éclairage idéal. Retirez votre casque de réalité virtuelle et le général turc de Rembrandt s’évaporera, du même coup que la jeune servante de Michael Sweerts. La collection virtuelle Kremer est pour l’instant présentée à l’occasion d’événements pop-up à travers le monde, elle fera bientôt l’objet d’une application mobile.

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Réflexion à tâtons

Avec le numérique, l’expérience muséale change. La numérisation des œuvres permet aux collections d’être sorties des dépôts où elles sont confinées la majeure partie de leur temps. Mais une fois numérisées, il s’agit de réfléchir à la manière de les intégrer au musée. Qu’a-t-on envie de dire au public par cette innovation? S’agit-il d’attirer une nouvelle tranche de population qui ne serait pas sensible aux expositions traditionnelles, de rendre le public plus actif que passif lors de sa visite, de lui amener une expérience sensorielle nouvelle? L’effort peut se révéler superflu. Qu’apporte aux visiteurs venus admirer ses toiles la visite en 3D de la maison tahitienne de Gauguin?

La réflexion se fait à tâtons, par des colloques, par des forums, par des échecs, et des expériences plus réussies. A l’EPFL, en novembre, la quatrième édition de Museomix, un marathon pour revisiter la médiation culturelle, a regroupé des acteurs de la Suisse entière. Différents exemples plus ou moins réussis ont été abordés.

Manipuler virtuellement des momies

Au Louvre-Lens, un écran tactile propose par exemple aux visiteurs du département des antiquités égyptiennes du Louvre de manipuler virtuellement des momies animales pour dévoiler ce qu’elles renferment. Une animation 3D, conçue à partir d’images réalisées au scanner médical, permet de déshabiller progressivement les momies de leurs cartonnage, bandelettes et tissus biologiques, pour laisser apparaître le squelette d’un chat, d’un ibis ou encore d’un poisson.

L’innovation numérique permet ainsi d’ouvrir les musées au-delà de leurs limites physiques afin de proposer une série d’expériences originales et sensorielles. Au-delà de ces possibilités, elle peut aussi participer au rayonnement d’une ville ou d’une région.

L’Office de tourisme du Touquet a ainsi lancé une reconstitution virtuelle de la ville, à 360 degrés, à l’époque des Années folles. L’expérience est utile lorsque l’on sait que la ville faisait partie des stations balnéaires prestigieuses de la Côte d’Opale, défigurées par les bombardements de 1944. L’expérience a notamment été rendue possible grâce à la population du Touquet qui a apporté ses souvenirs et archives photographiques.

Une chronique de l’art:  La technologie «booste» le marché de l’art

Matérialité en 3D

Plus près d’ici, le Musée de l’Elysée à Lausanne continue d’explorer les techniques de dématérialisation de son patrimoine photographique. Lancé il y a deux ans en partenariat avec la start-up Artmyn de l’EPFL, son projet pionnier de numérisation en trois dimensions place le musée au cœur de l’innovation muséale. La technique mise au point par Artmyn permet de visualiser les œuvres avec une précision jamais atteinte, mais surtout de faire apparaître sur écran les différentes textures qui les composent, cela en ré-illuminant sous n’importe quel angle les répliques digitales. L’idée de la conservatrice du musée est de montrer que la photographie détient aussi une matérialité en 3D, en rentrant le plus profondément possible dans l’image. Au-delà de la valorisation des objets, cette technologie réjouit aussi les maisons de ventes aux enchères, qui peuvent ainsi permettre à leurs acheteurs d’examiner les œuvres. Les conservateurs des collections de sculpture et de design de la future Plateforme 10 rêvent d’une technologie qui permettrait de numériser dans cette même qualité leurs objets 3D.

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Les mutations de l’audioguide

L’audioguide s’est aussi progressivement transformé. Initialement, le visiteur était «captif» du dispositif narratif et, pour échapper aux commentaires, il devait enlever son casque audio. Les nouveaux audioguides proposent au visiteur un accès «volontaire», un déclenchement à la demande. C’est cette préoccupation qui oriente les premiers dispositifs diffusant du son à partir de mémoires flash, un accès immédiat au message que l’on choisit d’écouter. L’image apparaît sur les applications qui ont remplacé l’audioguide traditionnel. Désormais, de petites animations sont proposées, une interview d’un conservateur ou des œuvres qui font référence à l’image devant laquelle se trouve le visiteur.

Cette course à l’originalité et à la distinction engage le musée à tester les derniers dispositifs: il est devenu un formidable terrain d’expérimentation de l’innovation numérique. A chaque conservateur de mener la réflexion en interne, afin que l’outil numérique offre une expérience supplémentaire. Au pire, le dispositif reste une énigme, plongeant le visiteur dans un labyrinthe contraignant qui peut absorber toute son énergie, avant même qu’il n’arrive à entrevoir le début de ce qu’il espérait trouver. Au mieux, il constitue une intrigue à laquelle le public trouve une réponse qui lui convient.


«Une œuvre virtuelle ne remplacera jamais un original»

Marco Costantini est conservateur au Musée de design et d’arts appliqués contemporains à Lausanne. A l’occasion de son futur déménagement sur le site de Plateforme 10, qui doublera la surface de ses locaux, il pense le projet numérique de son musée.

Le Temps: Inventer un musée en 2017 demande-t-il obligatoirement d’y inclure une réflexion numérique?

Marco Costantini: Oui, c’est l’une de nos priorités, en parallèle du travail sur nos expositions et la gestion de nos collections. La numérisation des œuvres pour n’en faire qu’un musée virtuel, ce n’est jamais très convaincant, mais avoir une présence à travers le numérique durant notre fermeture, qui durera plusieurs mois durant notre déménagement, est pertinent, par exemple. Il faut réfléchir en amont à la façon d’utiliser le numérique. Beaucoup d’outils existent mais comment les utiliser pour créer du sens vis-à-vis de nos collections? Qu’a-t-on envie de dire au public avec ces innovations numériques?

– Parlez-nous d’un projet d’innovation numérique qui vous a particulièrement séduit.

– Le Musée de Dallas aux Etats-Unis devait se réinventer dans une phase d’agrandissement. Son équipe a utilisé le numérique pour mener une étude sociologique de tous les quartiers environnants pour comprendre quels types de populations y vivent. Elle a ensuite créé des projets spécifiquement ciblés pour ces publics, et a réussi par cela à tripler la fréquentation du musée. Savoir adapter l’outil technologique à différentes populations, je trouve cela incroyable, c’est un vrai engagement politique et social à côté de la mission culturelle.

– A l’opposé, quelle est la limite du numérique?

– Il y a récemment eu à Milan une exposition consacrée à Gustav Klimt sans aucun tableau. Seulement des projections numériques. Je ne suis pas forcément contre ce type de projets, mais je me suis posé la question: peut-on faire une exposition d’art sans les originaux? Ces réflexions sont intéressantes. L’outil numérique peut par exemple être utile pour réunir des tableaux à jamais séparés… Mais en tant que conservateur, on ne doit jamais perdre le fil et toujours se demander le sens qu’on veut donner à cela.

– Traditionnellement, le public d’un musée passe de salle en salle et se fait guider dans l’exposition de manière passive. Avec ses applications, le numérique rend le visiteur actif. Mais a-t-il vraiment envie de cela?

– Je pense que oui. J’ai toujours un œil qui lorgne du côté des gens qui utilisent les outils numériques. Ça les rend curieux, il y a un attrait pour l’écran. C’est de nouveau dans la mission du musée de rendre ces outils attrayants pour le public, de faire comprendre qu’ils ne sont pas là pour remplacer les originaux qui sont présents mais pour augmenter l’information sur ces œuvres. C’est une proposition supplémentaire qui est offerte, jamais imposée.

– Y a-t-il un risque à sortir les œuvres des dépôts et à les mettre sur écran? La rareté du moment où l’on se retrouve devant un Van Gogh risque-t-elle d’être remplacée par une offre surabondante de tableaux numériques?

– Une image numérique ne remplacera jamais un original dans son entièreté. La numérisation d’un Van Gogh ne pourra jamais exprimer sa touche et son rapport à la lumière, même si on peut s’en approcher. Au contraire, cela éveille la curiosité du public. Et le numérique permet de montrer ce que l’on appelle «les invisibles», les œuvres en réserve, tout ce qui échappe à l’exposition permanente ou temporaire, ou de voir des aspects imperceptibles à l’œil nu.

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