Michel Winock est le plus grand spécialiste de l'histoire politique et intellectuelle française. Il a notamment publié Le Siècle des intellectuels (Seuil, 1995) et dirigé avec Jacques Julliard le Dictionnaire des intellectuels français (Seuil, 2002). Il sort cette semaine La Mêlée présidentielle (Flammarion), une histoire des grands scrutins depuis l'affrontement de Gaulle/Mitterrand de 1965. Il répond à nos questions sur l'engagement des intellectuels avant les prochaines élections françaises.

Samedi Culturel: Etes-vous susceptible de prendre une position publique en faveur d'un candidat?

Michel Winock: Non. Je le serais davantage s'il y avait un danger pesant sur les institutions ou sur les valeurs démocratiques, comme ce fut le cas au second tour de l'élection présidentielle de 2002. Deux raisons m'invitent à cette attitude: d'abord, je trouve présomptueux ou naïf de croire qu'une déclaration ou une signature au bas d'une pétition puisse avoir une influence sur les électeurs; ensuite, il me semble que si les intellectuels peuvent intervenir dans la campagne électorale, ce n'est pas dans un esprit partisan mais en mettant en relief les grands enjeux de la consultation.

Dans «La Mêlée présidentielle» vous citez Sartre qui prend position en faveur de François Mitterrand en 1965; y a-t-il d'autres cas de cette force avant 1981?

Il y a des précédents, mais davantage sur le mode individuel. Il y a eu des listes de soutien à Mitterrand en 1974 et en 1981. Il y a même eu en 1981 un certain nombre d'intellectuels notoires comme Bourdieu ou Deleuze pour soutenir la candidature dérisoire de Coluche. Mais il semble bien que l'enrôlement massif d'intellectuels au bénéfice d'un candidat soit une première: plus on proclame la mort des intellectuels et plus les médias ont envie de les faire revivre.

Y a-t-il un changement dans la définition et dans le rôle des intellectuels en France?

La France a connu deux modèles d'intellectuels. Le premier, le vrai pourrait-on dire, est le dreyfusard. N'oublions pas que c'est au cours de l'affaire Dreyfus que le terme d'«intellectuel» devient un substantif courant. Cet intellectuel à la Zola met sa renommée, sa notoriété au service d'une cause universelle: la vérité, la justice, la liberté. Et puis, avec l'essor du socialisme et surtout du communisme, on a connu l'intellectuel partisan, au service d'un parti. Julien Benda appelait cela la «trahison des clercs» (dont les nationalistes n'étaient pas les derniers). Ces deux types ont perdu largement leur raison d'être. Les premiers, les «dreyfusards», ont été concurrencés, voire remplacés, par les multiples associations agissantes, mais aussi par tous les protestataires individuels qui s'expriment dans la presse et plus encore sur la Toile. Les seconds ont vu leurs rangs s'amenuiser par étapes, entre 1956 (l'année de «Budapest») et 1989 (la chute du Mur). Se rallier aujourd'hui à des candidats est un retour à la posture partisane sur le mode mineur: le régime politique et social de la France n'est plus un enjeu. A mon avis, la figure classique de l'intellectuel devrait s'effacer derrière celle du «penseur». Ni prophète ni protestataire, le penseur tente de comprendre le monde, la société, de dresser un état des grandes questions qui président à nos destinées; il prend du recul vis-à-vis des rivalités politiciennes, pour essayer de donner du sens à l'histoire que nous vivons.

L'idée d'intellectuel engagé est-elle spécifiquement française?

Non, la France n'en a pas le monopole, voyez la Russie ou l'Italie. Toutefois il n'y a guère de pays où ce rôle de l'intellectuel a été aussi important. Bien des facteurs historiques l'expliquent. Le souvenir des encyclopédistes, l'exemple de Voltaire dans l'affaire Calas: les hommes de plume pouvaient donc exercer une influence sur les affaires publiques. La Révolution de 1789, dans la mesure où celle-ci justement avait été conditionnée par les philosophes des Lumières. C'est à tort sans doute d'exagérer la relation de causalité entre les idées du XVIIIe siècle et le cataclysme révolutionnaire. Mais une conviction s'est répandue que les idées avaient de la force au point de bouleverser une société, de mettre à terre l'une des plus anciennes monarchies d'Europe. Et, bien sûr, l'affaire Dreyfus, première grande mobilisation générale des intellectuels. J'ajouterais le prestige immense - jusqu'aux années 1950 - de l'écrivain, en tant que guide et nouveau prêtre, dont Victor Hugo a été l'archétype. Prestige des écrivains parce que prestige de la littérature. Voyez tous ces chefs d'Etat qui veulent être des auteurs et qui parfois le sont. Longtemps, l'intellectuel a été d'abord un écrivain, laissant au second plan les scientifiques. N'oublions pas aussi que l'histoire de la France est une histoire agitée, passionnée, convulsive, dans laquelle les révolutions succèdent aux coups d'Etat: cette évolution dramatique, cahoteuse, a inspiré les discours, les controverses, les luttes d'influence; on n'en avait jamais fini avec la Révolution. L'intellectuel engendre l'intellectuel, soit par imitation soit par exécration. Et puis - vous voyez qu'on n'en a jamais fini -, j'aurais tendance à invoquer le catholicisme, la culture catholique: là où le protestantisme a permis et institutionnalisé la diversité, le catholicisme a laissé en héritage cette passion de l'Un qui suscite la volonté d'éliminer l'Autre - au moins symboliquement, par la polémique, quand on ne peut pas l'éliminer par l'Inquisition ou la guillotine.

L'identification routinière de l'intellectuel avec la gauche tient-elle encore?

De moins en moins, parce que tout le monde se demande ce qu'est la gauche. En fait, tout le monde, sauf les derniers réactionnaires, est de gauche, en un certain sens, car la gauche a gagné sur tous les tableaux depuis sa naissance: un régime démocratique, la séparation des Eglises et de l'Etat et la laïcité, la coexistence d'une institution scolaire publique, laïque, et d'un enseignement privé contrôlé, largement vidé de sa substance religieuse, un régime de protection sociale très avancé et, sur le plan des mœurs: le divorce, la contraception, l'IVG, la reconnaissance de l'identité homosexuelle, la parité... La droite contemporaine a assumé finalement tous ces acquis historiques de la gauche. Après la Seconde Guerre mondiale, la gauche a pu s'identifier par l'utopie collectiviste: même si les socialistes et les communistes étaient des frères ennemis, ils restaient des frères en marxisme. La chute du mur de Berlin a mis fin à ces grandes espérances, même si elles survivent à l'état somnambulique dans les petits groupes de l'ultra gauche. Bref, s'il reste chez les intellectuels une culture de gauche dominante, la fin des deux Blocs, la complexité des problèmes internationaux, le conflit du Proche-Orient, la construction européenne, la déstructuration du social, la mondialisation de l'économie, l'évolution même de la droite, tout cela trouble le jeu d'une parfaite opposition droite/gauche.

Des gens comme Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Alain Minc ou André Glucksmann sont-ils à la hauteur des grandes figures de l'après-guerre (Sartre, Camus ou Aron)?

Ces intellectuels médiatiques n'ont qu'une très faible influence sur les électeurs, sur les citoyens en général. Ce sont les marionnettes des grands shows télévisés: ils parlent d'abondance, ils ont de la «présence» comme on dit. Pour le reste... Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance des «grands intellectuels» de jadis, même si l'on doit mettre à part Aron parce que, journaliste et remarquable pédagogue, il était arrimé à l'événement. Sartre était plus lointain, plus intermittent, et son extrémisme si peu réaliste... Camus, lui, a eu une influence politique à retardement; il a nourri la pensée de gens en mal de morale après la grande déception communiste ou maoïste. La grande différence, hélas! entre les premiers et les autres, c'est que Sartre, Aron et Camus appuyaient leur audience sur des œuvres et non sur des apparitions télévisuelles.

Où s'élaborent aujourd'hui les idées? Dans les laboratoires du CNRS, à l'EHESS, dans des clubs?

Dans tous ces lieux-là, mais j'ai tendance à privilégier les revues généralistes, dont la France reste assez riche: Le Débat, Commentaire, Esprit, La Revue des Deux Mondes, Etudes, et bien d'autres, moins connues. Il y a aussi des collections de petits livres à large diffusion, comme la «République des Idées», dirigée par Pierre Rosanvallon.

Dans votre livre, vous parlez de la «vertu» comme qualité de l'homme de pouvoir? Est-ce une «vertu» d'être un intellectuel?

Je parle aussi dans mon livre des infortunes de la vertu, en prenant l'exemple de Pierre Mendès France. En ce qui concerne les intellectuels, il est sûr que leur démarche est toujours fondée sur une éthique, ce qui peut les distinguer des politiques.