Livres

L’intelligence artificielle, côté cour

Dans un essai stimulant, le sociologue Antonio Casilli démonte le mythe de la disparition du travail humain face au triomphe de la robotisation. Or si l’homme demeure indispensable, la valeur de son labeur tend à être occultée

Dans un texte fulgurant, Marx entrevoyait une société où le travail serait entièrement automatisé. Plus besoin de travailleurs, les machines feraient tout. Marx y voyait une immense promesse d’émancipation: car s’il n’y a plus besoin de personne pour travailler, il n’y a plus personne à exploiter. L’automatisation intégrale du travail permettrait à chacun, enfin, de s’épanouir.

Cent cinquante ans plus tard, le remplacement de l’humain par les machines est à l’ordre du jour, tous les jours. Que n’a-t-on entendu de prophéties, enflammées ou catastrophistes (c’est selon), sur l’obsolescence de l’homme, en tout cas de son travail, appelé à disparaître sous l’effet de la marche triomphale de l’intelligence artificielle (IA)? Robotisation, automatisation, numérisation: le travail humain deviendrait très vite marginal, et finalement inutile.

Bluff technologique

Illusion, nous dit Antonio Casilli dans son livre En attendant les robots. La disparition du travail humain, c’est de la poudre aux yeux, un slogan publicitaire, un élément de langage lénifiant dans une stratégie économique implacable. Un véritable bluff technologique. Car la réalité de l’intelligence dite artificielle est tout autre: elle n’élimine pas le travail, mais le dissimule; elle ne le supprime pas, mais le rend invisible. Les grandes plateformes que nous connaissons tous (Facebook, Uber, Amazon, Airbnb, etc.), qui toutes reposent sur les performances de l’IA, ne seraient rien sans ce qu’on appelle désormais le digital labor: un travail humain qui prélève, sélectionne, interprète des données sans lesquelles les machines seraient sourdes et aveugles.

Qui fait ce travail invisible? Nous, lorsque nous utilisons ces plateformes et produisons par là même des données (et notons les services par exemple), ou des millions de tâcherons répartis de par le monde, invisibles et sous-payés, des «prolétaires du clic». Qu’on le fasse par loisir ou pour compléter ses revenus, le digital labor produit une valeur sans laquelle les machines ne pourraient fonctionner. De sorte que Casilli invite à un renversement de perspective: «Ce ne sont pas les machines qui font le travail des hommes, mais les hommes qui sont poussés à réaliser un digital labor pour les machines.» Le travail est déplacé et masqué, pas remplacé. Le digital labor ne peut être automatisé, car c’est lui qui rend possible l’automatisation.

Arrière-boutique

L’intérêt de l’étude de Casilli est de replacer la problématique économique et philosophique de l’IA dans les conditions sociologiques de sa mise en œuvre. Il montre ainsi, moult exemples à l’appui (comme les prétendues voitures autonomes, qui ne sont pas si autonomes que cela, le passager jouant à maints égards le rôle du conducteur), que, pour des raisons à chaque fois différentes selon les secteurs, les agents humains jouent nécessairement un rôle de premier plan dans toutes ces activités «algorithmées». D’où cette formule frappante, qui masque toutefois la finesse et de détail des analyses de Casilli: «Une façade avec un ingénieur qui vante les prouesses de sa machine et une arrière-boutique dans laquelle des travailleurs se tuent à la microtâche.»

Au cœur de ce livre passionnant et novateur, ce paradoxe: «Les algorithmes sont des objets artificiels qui doivent produire des résultats ayant une signification dans un monde humain, dont ils n’ont pourtant aucune expérience. Ils ne sont pas inscrits culturellement et socialement dans le monde, et c’est pourquoi ils ont besoin de déléguer aux humains cette responsabilité.» C’est un argument puissant contre la prophétie de Marx, qui est entre-temps devenu – autre paradoxe – le rêve des entrepreneurs du numérique d’aujourd’hui.


Essai


Antonio A. Casilli
«En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic»
Seuil, 400 p.

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