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L’intelligence artificielle, elixir amer

Dans le sillage de Jacques Ellul, Eric Sadin scrute la place des technologies dans nos vies. Le philosophe soutient que, sous couvert d’œuvrer à notre bien-être en déployant une rationalité du calcul, le numérique est en passe de supplanter l’intuition humaine et de bouleverser notre rapport au réel

Il se trouve encore de bons esprits pour penser que la technique est moralement neutre, à l’image du couteau de cuisine que je peux utiliser pour découper mon steak ou mon voisin. L’outil ne serait qu’un outil, et seules les fins auxquelles je l’utilise lui conféreraient une valeur morale. Cette thèse, dite de la «neutralité de la technique», pouvait encore être défendue avec quelque plausibilité à l’aube du monde moderne mais qui peut encore sérieusement croire aujourd’hui que l’automatisation, la robotisation, la numérisation, sont moralement neutres?

Depuis plusieurs livres, Eric Sadin poursuit la patiente et méticuleuse déconstruction de la thèse de la neutralité de la technique. Une thèse à laquelle s’en prenait déjà vigoureusement Jacques Ellul, le grand penseur du «système technique» mort en 1994, et auquel le titre du dernier livre de Sadin, L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle, fait directement référence (le livre le plus connu d’Ellul étant La technique ou l’enjeu du siècle). Eric Sadin, le Jacques Ellul du monde numérique.

Vies sous tutelle

Comment penser, en effet, que le deep learning, par exemple – la capacité d’apprendre par accumulation, qui a permis notamment au programme AlphaGo de battre le champion du monde de go en 2016 –, comment penser que ce procédé, réputé pénétrer tous les domaines de l’intelligence artificielle, soit moralement neutre? Ces programmes «sont comme inéluctablement voués à prendre la forme de technologies de la perfection et à imposer avec toujours plus de fermeté leur autorité à la communauté des vivants. Dimension que nous ne saisissons pas bien encore – il est probablement trop tôt –, qui verra l’intelligence artificielle […] marginaliser l’intuition humaine, allant, à terme, jusqu’à la délégitimer, rendant vaine ou inopérante toute prise de décision dépendant de notre propre conscience».

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Petit à petit, et au nom de notre bien-être, les «smart agents» de tout poil mettent à force de capteurs tous azimuts nos vies sous tutelle, nous indiquant à chaque fois – pour le sommeil, pour la santé, pour le sport, pour le sexe, pour la diététique – la bonne voie à emprunter. C’est ce que Sadin appelle «l’âge anthropomorphique de la technique», calquée sur le calcul permanent de nos comportements et destinée à les orienter. Point alors l’horizon de la société automatique que dénonçait déjà Hannah Arendt en 1958. Sadin: «Si pour l’instant ces méthodes sont censées ne représenter que des instruments complémentaires destinés à assister les personnes, la trajectoire en cours semble vouée à imposer des procédés rigides s’appuyant sur un registre uniformisé d’exigences au détriment de la prise en compte de qualités fondées sur de tout autres valeurs.»

Le modèle du poulpe

Qu’ils concernent les nouvelles pratiques médicales numérisées, la robotisation des armées ou la rationalisation du management, partout les mécanismes automatisés deviennent le mètre étalon. Sadin montre à la fois combien tous ces dispositifs sont congruents aux impératifs économiques et à leurs prérequis, qui deviennent la norme de tous les comportements humains. Cette mutation silencieuse qu’on voit se dérouler sous nos yeux est vertigineuse, car elle façonne durablement notre manière d’être dans le monde, configurant notre identité, modelant notre rapport au réel, agençant chaque séquence du quotidien. Non, vraiment, il n’y a rien de neutre là-dedans.

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Dans un final étonnant, Sadin, mué en poulpe, oppose l’intelligence artificielle à l’intelligence subaquatique du céphalopode, être protéiforme, malléable, sans frontière. Pourquoi ne pas chercher à ajouter à notre intelligence le foisonnement sensoriel du poulpe, plutôt que de nous conformer obstinément aux exigences de la rationalité calculante? Ce serait éthiquement tout aussi peu neutre, mais tellement plus souriant.


Eric Sadin, «L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle. Anatomie d’un antihumanisme radical», L’Echappée, 300 p.

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