«Toutes les œuvres ont ceci en commun qu'elles sont l'aboutissement d'une idée en devenir.» Cette phrase appartient à une sorte d'exergue discret à l'exposition de Shahryar Nashat, Das Beispiel (l'exemple), à l'espace genevois Attitudes. Un cartel un peu inhabituel, deux feuillets comme arrachés d'un livre, affichés dans le couloir. La lumière mène ensuite la visite.

On est d'abord attiré par une lueur turquoise au fond de l'espace. Mais vite arrêté par une vidéo, Kegel (cône), suite de scènes rythmées par Bach. Deux ouvriers construisent un grand cône. Images sensuelles, délicatement bruitées, du ciment granuleux, puis fin, qu'ils lissent, caressent. Le film révèle la matière plus que la forme. Interrogé par les maçons, l'homme qui suit le travail raconte d'où viennent la sculpture, le film. Comme un double de l'artiste.

Inspiré par Thomas Bernhard

«Pour Shahryar, explique-t-il, tout est parti d'un roman de Thomas Bernhard, Corrections (1975), où il est question de construire un bâtiment conique dans la forêt. Mais plus le travail avance plus il devient indépendant de sa source d'inspiration. Plus «le roman s'estompe.» C'est pourtant Thomas Bernhard qu'Adriano cite, marcheur dans une forêt automnale crissant sous ses pas: «Nous pouvons exister au summum de l'intensité aussi longtemps que nous sommes en vie. La fin n'est pas un processus. »

On se souvient alors de la lueur turquoise. Derrière la paroi, Monument, structure tubulaire dense, du sol au plafond, échafaudage d'une construction qui n'existe qu'en creux. Un vide en forme de cône ne se révèle qu'au visiteur curieux. Plus au fond encore, une lumière blanche, éclatante émane d'une meurtrière, où l'on ne peut que guigner, en voyeur, pour découvrir le cône construit. Comme flottant dans l'espace, masse de ciment, il se dresse sur près de 3 mètres de haut. Plattform se devine plutôt, se caresse du regard, puisque la fine ouverture ne permet pas une vision entière. «La fin n'est pas un processus», écrivait donc Thomas Bernhard. Il ne reste qu'à retourner dans le bain de lumière jaune et douce de l'entrée.

Esquissé pour la foire Viennafair en 2007, le travail de Shahryar Nashat est donné ici dans sa complétude, exposition en trois œuvres qui se nourrissent les unes les autres, prennent appui dans le lieu.

Sensuel et métaphysique

L'artiste, né en 1975, diplômé des Beaux-arts de Genève en 2000 et d'Amsterdam en 2002, vit maintenant à Berlin. Son art sensuel, empreint de métaphysique, lui a déjà valu de nombreux prix et bourses. Il a fait partie des représentants de la Suisse à la Biennale de Venise en 2005. Il est un des vidéastes sélectionnés pour la H Box, exposition patronnée par Hermès, dont le voyage international a débuté cet hiver à Paris au Centre Pompidou. Sa vidéo Plaque sera aussi visible à Art Unlimited, à Bâle, en juin.

Belle fin de parcours pour l'espace Attitudes dont les directeurs, Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser prendront la direction du Centre culturel suisse de Paris en octobre. Après avoir inauguré la dernière exposition, vaste installation de Tobias Putrih (le pavillon slovène à Venise en 2007), qui accueillera un programme pluridisciplinaire. Le duo gardera un bureau genevois, pour les Editions Attitudes, et des projets personnels dans le monde. Premier rendez-vous, Beyrouth, automne 2009.

Shahryar Nashat, Attitudes, rue du Beulet 4, Genève, jusqu'au 28 juin. Rens. 022/344 37 56.