CHANSON. Jean Guidoni. La Pointe rouge. (Wagram/Disques Office)

«Jamais vous ne croiriez en moi/Je dansais en équilibre/Dans la marge de vos pensées/Je voulais que vous m'aimiez». En traitillé mais les traits pas du tout tirés, Jean Guidoni revient dans «Seul» sur trente ans d'un parcours souvent sulfureux. Dans cette chanson extraite de son nouvel album équilibriste et tendu, La Pointe rouge, difficile de ne pas voir des allusions au début des années 80. Moment charnière qui marque le réel départ artistique d'un chanteur évoquant alors sans fard l'homosexualité tout cuir, la pornographie, la nécrophilie.

Un répertoire des marges avec relents de sexe et de mort qu'en scène, grimé de blanc et vêtu de noir, il interprète dans des scénographies interlopes héritées des atmosphères cabarets du Berlin des années 1920. Ange et démon, le natif de Toulon d'origine corse provoque en confiant crûment angoisses et blessures dans des chansons en forme de quête identitaire qui bouleversent les codes d'une variété à la vacuité ronronnante. Ingrid Caven, Fassbinder et Kurt Weil auront ainsi agi pour Guidoni comme un détonateur. Les ambiances noires et enfumées, les travestissements du corps et des sentiments font diaboliquement écho et sens dans l'esprit et le cœur de Guidoni. Elevé à Marseille, il a été coiffeur et a surtout fréquenté les petites frappes et prostituées des quartiers chauds de la cité phocéenne.

Reste qu'aujourd'hui, à 55 ans, l'auteur et interprète délaisse les tons blafards et les bas résilles qui habillaient son riche répertoire des années 80 et 90 dès l'album Je marche dans les villes (Prix de l'Académie Charles Cros, 1981). La Pointe rouge, nom d'une plage du sud de Marseille, caresse ainsi les souvenirs sans s'y appesantir. Les chansons poursuivent en quelque sorte le virage intimiste pris par Trapèze il y a trois ans. Où Guidoni, après avoir murmuré «Je reviens de loin», plongeait dans une évocatrice obscurité sonore orchestrée par Edith Fambuena (ex-Valentins) tout en chroniquant l'introspection, la solitude, l'errance sur des textes signés essentiellement des écrivains Marie Nimier et Jean Rouaud.

Au fil de La Pointe rouge , celui qui a eu pour complice d'écriture Jacques Lanzmann (parolier historique de Dutronc), Bashung, Michel Legrand, Sapho ou Pierre Philippe (traducteur de Weil), Guidoni s'est attaché des plumes et voix inédites: Dominique A, Mathias Malzieu (Dionysos), Jeanne Cherhal et Katerine se sont mis dans la peau de Guidoni, explorant l'ambiguïté ou les paradoxes de l'homme («Comme un autre» et «Oh Loup»). Tandis que l'hypnotique «Cloaca Maxima», écrit par Dominique A, revêt une dimension politique en fustigeant habilement les hautes sphères du pouvoir, renvoyant face-à-face caste d'en haut et peuple d'en bas. Le tout est principalement mis en musiques par Nicolas Deutsch, qui a œuvré auprès de Julien Baer, entre autres. La bande sonore entre tourment et légèreté accouple rock, pop, folk, motifs sud-américains, tango, cordes classiques. La Pointe rouge se clôt douloureusement par un suicide («Exil») signé par un Guidoni dont le timbre charbonneux (évoquant tantôt Lavilliers tantôt Nougaro) se repaît à narrer encore le vague à l'âme. Avec des formules souvent fulgurantes, originale. A l'image de «Fatal»: «Je me relis en diagonal mental/A me regarder ne rien faire/Je me philosophe à l'envers/Barbouillé de rouge et de miel/Entre le futile et l'essentiel/Sans émotions multicolores/Je me régresse, c'est indolore/Tout ça n'est pas aussi fatal/Que la blessure du métal».