Il faut avoir vu Linton Kwesi Johnson, digne et élégant, arpenter lentement une scène, l'esprit en communion avec son public, pour comprendre l'étrange pouvoir de ce poète bientôt quinquagénaire au physique de prédicateur. Le verbe leste, l'œil comme illuminé, cette figure mythique du reggae a marqué l'histoire du genre. Sous son galurin noir, réplique parfaite du couvre-chef de Marcus Garvey, héros de la lutte noire dans les années 20, ont mûri les rimes les plus sobres et audacieuses du genre. L'homme dit volontiers de sa poésie qu'elle est simple et qu'elle s'adresse à des gens simples. Modestes comme sa mère, une paysanne jamaïcaine venue en Angleterre gagner sa vie dans les usines grises d'un empire déclinant. Arrivé à Londres, à l'âge de 11 ans, Linton se heurte au racisme. Très jeune, il s'engage dans les Black Panthers anglais. Surtout, il se passionne pour l'histoire du peuple noir, découvre dans les livres les raisons politiques et économiques de l'esclavage. De ces lectures, Linton Kwesi Johnson sort changé, conquis par le pouvoir des mots. Et des sons qui alors commencent à retentir sur les radios pirates. Le reggae et ses syncopes plaintives deviennent au début des années 70 un langage universel. Contrairement aux adeptes du reggae solaire et béat programmé sur les ondes, Linton Kwesi Johnson scande ses poèmes rebelles en créole sur des rythmes dub et minimalistes. L'homme use de sa voix et de sa plume pour dénoncer une société anglaise fascisante, mais aussi pour parler du quotidien de ses proches, des petits malheurs qui rythment la vie. Ancien journaliste, Linton Kwesi Johnson se fait chroniqueur d'un monde en ébullition, produisant avec parcimonie des albums d'une densité et d'une pureté effarantes.

Linton Kwesi Johnson en concert jeudi 8 avril au Palladium, à Genève. Infos. 022/785 5947. Ouverture des portes à 21 heures.