C'est un petit jardin, qui sent bon le bassin parisien. Un coin de paradis modeste, préservé des bétonneuses et de l'air du temps. Dans cette allée muette du XIIe arrondissement parisien, l'antre de Pierre Henry détonne. Dernière maisonnette d'un quartier de locatifs chics, la demeure où se terre depuis des décennies le compositeur arbore un collier de lierre hirsute. Manière de cultiver en façade la physionomie barbue de son illustre occupant.

Dans la fraîcheur de cette première soirée de printemps, des grappes de curieux rôdent aux abords de son portail clos. Barbus grisonnants, ados en dreadlocks, couples entre deux âges, le public de Pierre Henry n'a pas de visage, ni d'usage vestimentaire. Mais une curiosité, rivée au regard, qui lui confère un sentiment de complicité tacite. Certains étaient peut-être déjà là en 1996, puis en 2002. A chaque fois que le compositeur ouvre sa demeure pour y faire entendre une nouvelle œuvre, les cinquante places du jour s'arrachent en un clin d'œil.

Cette année, le pionnier de la musique concrète fête son 78e anniversaire. Et la création qu'il diffuse chez lui exprime, plus que jamais, la verdeur pérenne de son art et l'urgence d'en transmettre les arcanes aux générations futures. Dans ce Voyage initiatique auquel il convie les oreilles parisiennes, les sons de toute son œuvre se télescopent, les bruits familiers de ses bandes magnétiques rythmant les musiques rituelles de contrées reculées.

«Pour moi classer, c'est créer»

A l'heure dite, le portail s'entrouvre, et l'on s'engouffre dans la brèche à pas comptés. Accrochées au muret de la cour, quelques sculptures de ferraille suspendent un instant le regard. Simple préambule aux merveilles à venir. En passant, un petit cabanon laisse entrevoir les outils d'un singulier jardin secret: des rayonnages chargés de bandes magnétiques, trésor raisonné de celui qui déclara un jour: «Pour moi classer, c'est créer.» L'escalier de la cave avalé, l'ascension par la face sonore peut commencer. Bouche bée de rigueur.

Car ici la musique, éclatée, démembrée et remodelée, vous saute au visage. Depuis des années, Pierre Henry recycle un joyeux bric-à-brac de pianos patinés, de potentiomètres caducs et de circuits poussiéreux. Archéologie de l'ère électronique qu'il assemble en tableaux délicats, tenant autant de l'art brut que de l'autoportrait. Aujourd'hui, jour d'apparat, pas un mur de sa demeure qui ne dévoile de nouveaux viscères de métal et d'ivoire. Musée intime que l'on visite sans hâte: «Vous avez une demi-heure pour explorer la maison et choisir votre salon d'écoute», nous avait-on prévenus sur le seuil.

Marmiton prodigue du son enregistré, Pierre Henry est déjà là, qui offre en guise d'amuse-bouche une savoureuse Sonate d'ondes courtes mitonnée à partir de sons de radio des années 50. Dans son laboratoire attenant à la cuisine, on l'aperçoit qui pilote en frac une console de diffusion. «Il a l'air très concentré», souffle une dame. «Toujours!» claironne, admirative, l'assistante du compositeur. L'air pénétré, Pierre Henry ne promet pas aux visiteurs d'autre confession qu'auditive. Mais dans l'escalier, un portrait de Wagner sur un porte-couteaux surmonté de la mention: «Sonnez SVP – Chien méchant» rappelle à qui en doutait combien le patriarche sévère a de malice en réserve.

Dans la spirale qui traverse les quatre étages de cette tour de Babel, les regards se croisent, naviguent d'un tableau à l'autre, le sourire au coin des lèvres. Petite halte à la salle de bains, où les toilettes même se muent en un délicieux musée éphémère. «On dirait la maison du film Seven», s'écrie un visiteur. Et sa femme de triompher: «Alors ça! Tu as trouvé plus fou que toi!»

Un vaisseau fantôme

Tueur en série de bienséances sonores, Pierre Henry expose ici ses lectures familières: plusieurs rayonnages de polars, surmontant la poésie de Victor Hugo. Sous les combles enfin, un petit bureau rempli de boîtes et la chambre à coucher réservent encore quelques chaises aux visiteurs. Sur le signe d'une hôtesse, ces derniers sont invités à s'installer sans tarder: le Voyage va commencer.

Quatre haut-parleurs dans chaque pièce, et quelques autres en coulisses. Voilà tout le moteur à propulsion de ce périple spatialisé que l'on entreprend assis, immobile sur la dunette d'un fascinant vaisseau fantôme. Une cloche retentit, un tapis de percussions grêles emplit l'espace sonore, à droite, à gauche, derrière et devant. Dans ce long-métrage auditif au montage serré, les sonorités mystérieuses, chuintantes ou explosives de Pierre Henry enjôlent et irritent tout à la fois. D'aucuns sursautent, ouvrent de grands yeux ou se recueillent religieusement.

Bientôt, le temps se dilate, les sons concrets ponctuent les chants rituels d'Afrique ou d'Asie, et le visiteur prend son envol sur un souffle blanc qui grandit jusqu'à manger tout l'espace. Applaudissements rapides, salut modeste du compositeur et retour à la rue par la petite porte, un brin sonné. Quand Pierre Henry se fait tour- opérateur, le jet-lag est inévitable, et le coup de soleil auditif de cette initiation sauvage exerce durablement sa morsure ardente.

«Voyage initiatique», Pierre Henry, 1CD (Philips/Universal).