C'est l'histoire d'une femme s'acharnant à briser un miroir déformant, à faire voler en éclats l'image castratrice de baby doll que lui renvoient ses succès pop sucrés et potaches. Lio fait peau neuve. Elle sort aujourd'hui le sensible et délicat Dites au Prince Charmant où elle se raconte telle qu'elle est. Mais pour comprendre le chemin parcouru, il faut remonter à l'album précédent, Je suis comme ça, premier épisode thérapeutique. La lecture de Jacques Prévert devient le détonateur d'une quête de vérité qui se poursuit aujourd'hui. «Je m'en fous des gens qui chantent faux ou juste, je veux juste qu'ils chantent vrai», a dit un jour le poète. La formule, Lio s'en est souvenue pour mieux la reprendre à son compte. Instant charnière que la frivole des eighties, à laquelle les couplets légers-ambigüs de Banana Split collent encore et toujours à la peau laiteuse, a choisi pour renaître à sa façon. Douce davantage que farouche. Comme un rappel insistant du versant mélancolique de son répertoire, éclipsé trop longtemps par ses tubes pop primesautiers.Vingt ans après ces débuts en fanfare autant que fanfarons, Lio trouvait ainsi dans la poésie joliment inventoriée de Prévert un souffle neuf. «Avec Prévert, ce fut une rencontre post mortem capitale. Elle a mis fin à de nombreux doutes. Cela a été comme une reconstruction: j'ai pu faire le deuil de ma voix d'avant, acide et cristalline, accepter que celle-ci avait baissé de deux tons. Tandis que l'industrie musicale me serinait que la scène et le chant n'étaient pas mon fort, ni mon domaine. Sans les poèmes de Prévert et les quelque 250 dates de la tournée qui a suivi, Dites au Prince Charmantn'aurait sans doute jamais vu le jour.»

Sans le soutien de sa sœur cadette Helena, qui «a fait son chemin dans la musique de façon indépendante» aux côtés de Katerine notamment, non plus. Sans l'obstination de Doriand, qui aura mis cinq années jalonnées de parties de cache-cache pour que Lio enregistre enfin ses chansons pourtant écrites sur-mesure, Dites au Prince Charmant aurait même pu se muer en Arlésienne discographique. «Lio était en plein doute, avait une mauvaise image d'elle-même. Je l'ai baptisée le papillon à force de rendez-vous manqués. Jusqu'au dernier moment, je ne savais pas si le projet allait se concrétiser. Avec Peter von Poehl, mon complice compositeur, il a fallu au final kidnapper Lio pour partir enregistrer en Suède. Afin qu'elle ne puisse enfin plus reculer», explique le principal auteur de Dites au Prince Charmant. Lui-même interprète, Doriand compte à son actif trois albums pop racés et a signé des textes pour Michael von der Heide, Pauline Croze, écrit Toutes les Femmes de ma vie pour le girls band L5 et collaboré avec Helena ou Katerine.

A l'autre bout du combiné, Lio déroule le fil, périlleux et sinueux, qui a mené à sa seconde renaissance artistique. Dites au Prince Charmant, objet du désir de chanter vrai tant quêté, est déjà le neuvième album studio de celle qui s'est choisi un pseudonyme d'après la BD sexy Barbarella. Chuchoté et fragile, intimiste parce qu'acoustique, il tombe par ailleurs à point nommé pour Wanda Ribeiro de Vasconcelos. A la manière d'un symbole scellant en effet le quart de siècle d'un parcours aussi haut en couleur qu'en douleur. Une trajectoire parsemée encore de malentendus, prisonnière de stéréotypes pop aux goûts de bonbons acidulés et de «brunes qui ne comptent pas pour des prunes». Lio: «On voulait me presser de tubes, en me réduisant à une image de bonne cliente télévisuelle ou d'idole écervelée. Les maisons de disques m'auraient bien vue chanter «Les blondes sont plus girondes» ou «Citron pressé». Tandis que moi j'attendais des moments de grâce de mon métier, de pouvoir juste vivre de ma musique. Sans l'ambition d'être une star interplanétaire.» Dur de se défaire de ses habits de lolita quand on a surgi dans la chanson à 17 ans avec un succès aussi fracassant et mordant que BananaSplit. Le problème, «c'est que chacun a son idée de Lio. Moi je voudrais que les gens m'acceptent telle que je suis. J'ai longtemps eu de la peine à exprimer mon ressenti. C'était comme un viol pour moi de mettre des mots sur des sentiments ou sensations. J'ai dû apprendre.» En ce sens, Dites au Prince Charmant se révèle comme le disque-confessions idéal. Une mise au point plus subtile que l'album coups de poing entre Lio et Wanda qu'était Wandatta.

Reste toujours le rejet d'une insouciance et d'une frivolité encombrantes. Lio l'évoque bien tout au long de Dites au Prince Charmant. «A 43 ans, je suis davantage dans une phase d'introspection. Je n'ai rien donné d'autre à voir dans cet album très honnête.» Au travers de «Light» par exemple, en deux couplets faussement limpides: «La légèreté me va comme un gant et je l'enfile assurément/A quoi bon montrer mes mains sales, ma ligne de vie, de mort brutale». Chanson pointilliste à l'instrumentation joviale, elle joue délicieusement sur les faux-semblants. Moins mélancolique que les autres titres d'un spleen pourtant jamais désespéré, «Light» sonne comme un contrepoint idéal. Mais le répertoire, mariant un fond empreint de gravité à une forme aérienne, continue de brouiller les pistes: «Tout au fond de ma mémoire et de mes tiroirs/Il faut croire que mes souvenirs n'ont plus rien à me dire/Et je relis ma vie sur des photos jaunies/Cent fois... Pour retrouver qui j'étais avant de t'aimer», confie le touchant «Vieil Ami» qui ouvre Dites au Prince Charmant. Insaisissable Lio qui rigole encore en coin en susurrant «Les hommes me vont si bien», avant de dresser «L'Etendue des dégâts» sur un texte de Marie Darrieussecq.Une auteure par qui Lio est venue au théâtre après de longues années vouées au cinéma, à jouer les femmes sombres et désabusées chez une kyrielle de réalisatrices féministes émancipées, de Vernoux à Breillat. En contraste cru avec son parcours musical, Lio y traînait ses fêlures autrement plus radicalement qu'en chanson. «Les compromis la perdent», estime Doriand. Parolier et ami qui lui a toujours voulu du bien, ce Bordelais débarqué à Paris pour faire son nid dans la chanson s'était rendu il y a des années chez une Lio installée alors à Angoulême pour lui présenter ses premières maquettes. Sans jamais songer un jour écrire pour Lio. Elle avait fini par lui donner le numéro de sa sœur Helena. «Je trouvais ses chansons bonnes, l'ai encouragé. Je crois que lorsqu'on fait les choses généreusement, elles vous reviennent toujours. Comme un boomerang», pense à présent Lio qui croit quelque part à sa «bonne étoile» malgré les dévers traversés.

Encore ce doute qui l'assaille et la rattrape au détour de la conversation, des sanglots étouffés dans la voix: «Les doutes se sont insinués tôt chez moi. Petite Portugaise débarquée à Paris, j'étais seule et pas préparée pour faire face au déracinement. Sensible et émotive face à un environnement violent, dévorant, je ne disais rien et me repliais sur moi-même. Une tendance fâcheuse à ne pas m'appuyer sur mon entourage que je traîne depuis l'âge de 16 ans. Même à l'annonce de la mort de mon père, je n'ai pas versé une larme le jour même, alors que le lendemain j'en serai morte. J'ai manqué de confiance en moi à un niveau proche de zéro. Au point de me demander si je n'étais pas une usurpatrice artistiquement. Ce sont des gens comme le parolier Jacques Duvall (ndlr: son pygmalion historique) et Hugo Pratt qui me disaient que j'avais du talent. Et me sortaient d'une forme de soumission. Pratt m'a demandé un jour quand Wanda cesserait d'être une odalisque?»

En redessinant un voile de pudeur à cette femme aimante et mère de six enfants, Doriand y est peut-être parvenu. D'une «boîte à chaussures emplie de souvenirs de vie intimes» de sa «pop modèle», il réactive une belle aux dons dormants qui lâche prise émotionnellement comme vocalement dans un disque «éthéré qui a les défauts de ses qualités», selon lui. Selon Lio: «C'est agréable et déroutant de ne plus devoir passer son temps à se justifier. Depuis Dites au Prince Charmant, les gens n'ont plus la même attitude suffisante à mon égard.» Des vertus de l'essentiel pour faire peau neuve, en somme.

Dites au Prince Charmant, (Oz-Recall/Disques Office).