ROMAN

Le lion, objet de fascination où projeter nos rêves de sauvagerie

Dans l’Afrique du Sud d’aujourd’hui, la disparition du monde des bêtes hante les vivants et les amène à d’étranges conduites

Dans une rentrée littéraire où les animaux tiennent une bonne place (chevaux chez Laurent Mauvignier, monde animal sauvage chez Céline Minard, lion déjà chez Stéphane Audeguy…), le félin du roman d’Henrietta Rose-Innes cristallise les peurs et les projections que suscitent les grands fauves.

Une lionne, un de ces rarissimes spécimens à crinière noire qui ont déjà disparu de leur environnement naturel, en Afrique du Sud. Récupérée dans un parc à safari en Namibie, Sekhmet aurait dû perpétuer l’espèce avec un lion trouvé dans un cirque russe, et repeupler un zoo situé au-dessus du Cap. Mais le mâle a dû être abattu après avoir attaqué un des employés. Un coup dur pour l’institution qui allie recherche et tourisme, et pour la survie des fabuleux lions à crinière noire.

Lieu lourd de significations

Dans «Ninive» (Zoé, 2014), premier roman traduit d’Henrietta Rose-Innes, les insectes prenaient possession et détruisaient sournoisement une résidence de luxe à côté d’un bidonville, sabotant les plans des promoteurs: une métaphore limpide de l’Afrique du Sud. Dans «L’Homme au lion», le parallèle joue entre la faune sauvage offerte en spectacle aux touristes sur la montagne, séparée des slums et de la ville du Cap par un mur qui l’entoure «comme un collier».

C’était autrefois le zoo Cecil-Rhodes, réserve de chasse pour la classe aisée, un lieu lourd de significations, qui renvoie au temps de l’apartheid. Aujourd’hui, une équipe de scientifiques et de volontaires tente d’en assurer le fonctionnement, en dépit de l’incident et des baisses de crédits. Mais en l’absence des lions – l’un mort, l’autre traumatisée – comment faire?

Dans les bagages d’Elyse

Mark, la victime du lion, un des volontaires du parc, gît dans le coma. C’est à son ami d’enfance, Constantin, qu’incombe le pénible devoir d’aller récupérer ses affaires. Mais Constantin, dit Stan, préférerait ne pas y aller. Ce garçon de trente-quatre ans a vécu jusque-là de petits boulots – en dernier lieu, gardien dans un musée de paléontologie dont le rythme millénaire lui convenait. Il est rentré au pays dans les bagages d’Elyse, une actrice, jeune fille de bonne famille libre et entreprenante que cet homme sans ambition rassure. Il s’agit quand même de trouver un travail pour Stan. Sans vraiment le chercher, il en trouve un, bizarre, non-rémunéré: il se glisse dans l’uniforme de Mark, et subit à son tour la fascination pour les lions qui semble affecter les employés du zoo, et aussi une population de marginaux férus d’alchimie et de pratiques occultes.

Tournées de brocanteuse

Le roman se construit en allers et retours entre la vie de Stan, au zoo et avec Elyze, et des flash-back sur son enfance qui expliquent l’étrange malaise flottant autour de ses relations avec Mark et avec Margaret, la mère de celui-ci. Stan a grandi auprès de la sienne, une créature fantasque, entouré d’hommes et d’objets hétéroclites qu’elle ramenait de ses tournées de brocanteuse. Il a largement fantasmé un père décédé en chasseur héroïque. La famille de son ami – belle maison, vie de famille apparemment ordonnée, aisance et culture – lui paraissait un havre de paix.

Mais un drame a éloigné les deux copains, et Stan se sent incapable d’entrer dans la chambre du blessé inconscient. Quand à la demeure de Mark, il la voit aujourd’hui comme un antre inquiétant et décati où les trophées de chasse prennent la poussière, symboles du vieux pays. Il faudra toute l’inventivité d’Elyse pour imaginer le parti à tirer de ces vestiges, en les incluant dans une performance.

Poids du passé

Au zoo, Stan est saisi par le magnétisme de la lionne et subit à son tour l’attrait qui a coûté si cher à son ami. L’adrénaline que font monter les rugissements du fauve, les odeurs de sang et de viande qui dégoûtent et enivrent à la fois, l’attraction sexuelle: il subit tout cela de plein fouet. A travers une petite amie de Mark, il fait la connaissance d’un cercle d’illuminés qui célèbrent la vie sauvage et projettent leurs rêves sur la lionne, tramant son évasion. Rose-Innes sait faire percevoir le contraste entre la vie urbaine du Cap et la sauvagerie toute proche qui hante la montagne.

Mais si «L’Homme au lion» a un caractère métaphorique, il fait aussi exister des personnages complexes et vivants. On perçoit le poids du passé, à travers les figures de chasseurs, héritiers de leurs ancêtres afrikaners, et les trophées mités, mais un horizon intéressant s’ouvre, débarrassé des fétiches révolus, grâce à l’énergie subversive d’Elyze. Et Stan? Tel saint Jérôme, il œuvre désormais dans sa cellule du zoo, à ses pieds le fantôme de la lionne, ou celui du petit lion vert en bois de son enfance.


L’Homme au lion, Henriette Rose-Innes, traduit de l’anglais par Elisabeth Gilles, Zoé, 320 p.

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