«Mon éloge du téléachat»

«Je ne peux que constater la très grande supériorité du télé-achat sur le cinéma. Alors que ce dernier demande au spectateur de faire «comme si», le premier lui assure d’en être, d’un simple coup de carte de crédit. Devant James Bond, je dois opérer une pénible translation et essayer d’imaginer ce que cela fait de sauter du 15e étage d’un immeuble en feu. Les probabilités que je rentre au service de Sa Majesté sont tout de même infinitésimales vu mon âge, ma condition physique et ma faible capacité à garder un secret. Alors que je ne suis qu’à un clic de l’heureux possesseur du robot multifonction, qui fait potages et smoothies tout seul, rendant la famille libre, heureuse et à l’abri d’un diabète de type 2. Le téléachat ne mime pas la vie, il en promet une meilleure où, grâce au couteau Ginshu, les tomates ne font pas la révérence quand on les tranche, où les ventres sont plats car gainés, les habits à l’abri des rampants et les SUV étincelants comme à la sortie d’une usine moldave.

J’aime également le jeu des acteurs. Ou plutôt des modèles tant ils sont bressonniens. Mise à distance des sentiments par l’emphase, emprunt de postures et de mimiques au jeu des amateurs, frontalité des actions et chorégraphie des gestes. Le doublage hasardeux des téléachats américains ajoute encore un gain de réalisme à la démonstration. Si les voix françaises étaient symétriquement placées dans la bouche des modèles anglo-saxons, cela dénoncerait la fiction, le mensonge. Nous serions au spectacle et non dans le quotidien. Je chéris particulièrement le téléachat pour l’«Aerobed», qui vous permet d’accueillir beaux-parents, cousins de province, ou armée d’occupation pour le week-end. Et ceci en deux coups de pompe à vélo.

Enfin, dans une époque où il est tellement difficile de susciter l’incompréhension, voir le dégoût de par ses goûts culturels, le téléachat me donne une bonne longueur d’avance sur mes contemporains lecteurs de magazines So décalés.»