Il parle du violoncelle comme d’une compagne. Il parle de l’orchestre comme d’une passion amoureuse. Il y a trois mois, Lionel Cottet filait de nuit en voiture, de Lausanne à Munich, pour passer une audition le lendemain matin dans l’une des plus prestigieuses formations d’Europe, l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise dirigé par Mariss Jansons. Et il a été élu parmi dix candidats présélectionnés! Il fallait voir son sourire, ses grands yeux bruns, tout écarquillés à l’idée de pouvoir jouer une symphonie de Chostakovitch sous la baguette du grand chef letton.
«J’ai toujours voulu avoir un pied dans l’orchestre», dit Lionel Cottet. A 28 ans, le violoncelliste exauce un vieux rêve d’enfance. Il vient de décrocher le poste de Solo Cello à l’orchestre munichois. Contrairement à tant de jeunes étalons, Lionel Cottet n’a jamais voulu faire cavalier seul. Il aime le partage, les contacts; il n’a pas le goût de se mesurer à des adversaires dans des joutes virtuoses. Ce qui ne l’empêche pas de donner des concerts en tant que soliste, comme jeudi soir, où il est attendu dans les Variations Rococo de Tchaïkovski au Victoria Hall de Genève, avec Mikhaïl Pletnev et l’Orchestre national de Russie.

«Le style d’élève en or»

Né à Genève dans une famille de musiciens, ce jeune homme au sourire charmeur a mis du temps avant de faire ses premières gammes au violoncelle. Sa mère est pourtant violoniste à l’Orchestre de chambre de Genève. Et son père, clarinettiste, enseigne la musique au Cycle d’orientation. Il se souvient avoir d’abord observé sa sœur aînée répéter le violon. «J’allais toujours dans sa chambre pour aller l’écouter travailler – avec mon pouce dans la bouche!» Soudain, à l’âge de 8-9 ans, il franchit le pas et choisit le violoncelle. «Ça a tout de suite croché. J’ai aussi fait sept ans de piano, dès 11-12 ans. J’avais un bon niveau, mais je ne me suis jamais senti aussi bien au piano qu’au violoncelle.» Question d’affinités. «Le côté un peu distant au piano, ça me touche moins. Avec le violoncelle, il y a quelque chose de plus physique: on a l’impression d’envelopper la musique, de prendre l’instrument dans ses bras.»

Cette sensualité s’entend dans le son du violoncelliste. Ne surtout rien forcer: laisser la musique s’épanouir d’elle-même. Mais c’est au prix d’années de persévérance. A 15 ans, l’adolescent entre dans la classe de François Guye au Conservatoire de Genève. Il y restera quatre ans. «C’était un garçon formidable, plein de vivacité et de curiosité, le style d’élève en or, se souvient le professeur et premier violoncelliste solo à l’OSR. Les leçons, c’était un échange avec lui. Il n’était pas l’étudiant qui ouvre la bouche et qui attend qu’on lui donne la becquée. Il vous poussait parfois dans vos retranchements.» Lionel fait en parallèle sa maturité artistique dans les classes spéciales du Gymnase Auguste-Piccard à Lausanne. «Pour moi, c’était exclu de faire une matu par correspondance. Le côté social, les amis, la vie privée: j’ai toujours voulu faire coïncider ça avec la carrière musicale.» Ses copains lui font découvrir Led Zeppelin, Deep Purple, tandis que son travail de maturité, il le consacre aux symphonies de Chostakovitch.

L’ami Louis Schwizgebel

C’est à cette époque qu’il développe son amitié avec le jeune pianiste sino-suisse Louis Schwizgebel. Leur première rencontre? A la finale du concours de l’Eurovision, au Tessin. «Louis jouait juste avant moi.» Comme tous deux sont inscrits au Gymnase Auguste-Piccard, ils font ensemble les trajets pendulaires, dès 6 heures 30 du matin, entre Genève et Lausanne. Les après-midi sont consacrés à la musique. A 19 ans, Lionel prend le large. C’est le grand départ pour l’Autriche: «trois ans de travail intense» auprès du grand violoncelliste Clemens Hagen, au Mozarteum de Salzbourg. Puis, ce sera un Master de soliste dans la classe de Thomas Grossenbacher, à la Hochschule de Zurich. Entretemps, il est devenu boursier et soliste du Pour-cent culturel Migros – le sésame qui va lui ouvrir des portes et s’avère un tremplin formidable pour commencer à donner des concerts.
Lionel Cottet joue en soliste avec des formations célèbres comme l’Academy of St. Martin in the Fields et l’Orchestre de la Radio polonaise, à la Tonhalle de Zurich et à la Philharmonie de Varsovie. Il invite son ami Louis à l’accompagner en duo aux Sommets musicaux de Gstaad, aux Jardins musicaux de Cernier. Inséparables, ils décident – presque sur un coup de tête! – de s’inscrire dans des grandes écoles américaines. Ils décrochent un «full scholarship» (une bourse complète) à la Juilliard School de New York. «C’étaient deux années de folie en colocation!» s’exclame Lionel Cottet. Au Festival de Marl­boro, le jeune violoncelliste se retrouve à jouer le Quatuor pour la fin du Temps de Messiaen avec la merveilleuse pianiste Mitsuko Uchida. Nommé lauréat du Swiss Ambassador’s Award, il a le privilège de se produire à nouveau avec Louis Schwizgebel au légendaire Wigmore Hall de Londres, ou encore à la Philharmonie de Berlin, avec le fameux Berliner Philharmoniker ainsi que l’ensemble des 12 violoncellistes.

Emotions à Vienne

Mais Lionel Cottet refuse de prendre la grosse tête. Ce qui l’intéresse, c’est la musique. «Je suis un passionné de couleur sonore, surtout avec l’orchestre.» Il aime les chefs old school, ceux qui osent demander le meilleur. «Quand un chef exige un triple piano, il faut que tout le monde le fasse. Vous avez deux musiciens qui ne le font pas, c’est déjà perdu.» Après avoir occupé les rangs de l’Orchestre de chambre de Lausanne, il vit ces jours-ci ses premières émotions au contact de Mariss Jansons et de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise. Dimanche et lundi soir, il se produisait sous les ors du prestigieux Musikverein de Vienne, dans la 5e Symphonie de Mahler et la Symphonie «Leningrad» de Chostakovitch (un monstre!).
Cette vie le comble, lui qui a toujours rêvé de variété. «L’orchestre m’apporte énormément artistiquement, mais m’influence aussi beaucoup pour mon jeu de soliste. J’ai l’impression de m’affirmer à ma manière dans ce milieu, pas en tant que superstar, mais comme un musicien complet, avec l’orchestre et la musique de chambre.» Il prend même le temps d’aller enseigner, jouer et rassembler des fonds en Colombie et au Mexique pour des enfants défavorisés. La musique comme art de vivre. n

Lionel Cottet, Mikhaïl Pletnev 
et l’Orchestre national de Russie. «Variations sur un thème rococo» 
de Tchaïkovski. Jeudi 17 mars à 20h, 
au Victoria Hall de Genève. 
www.pour-cent-culturel-migros.ch