Troublante coïncidence: peu après la sortie en 2017 de son livre Plouf, une histoire de la baignade dans le Léman, le mât flottant qui orne la couverture de l’ouvrage a été retrouvé dans le lac à 122 mètres de profondeur, remonté quatre mois plus tard, puis exhibé depuis dans la cour du Musée du Léman à Nyon. Comme un signe donc. Un cygne, corrigerait Lionel Gauthier, qui aime à jouer avec les mots. Il est géographe, conservateur du Musée du Léman depuis 2014, mais aussi fin lettré et auteur de chansons pour le groupe Recto Verso.

On revient au fameux mât, qui a intégré l’exposition Plouf – présentée jusqu’en mars 2019 au musée. Il a fait la joie des Lausannois dès 1929, mais a, un jour, été coulé au large de Vidy. Un sous-marin, avec à son bord Jacques Piccard, la chanteuse Grace Jones et le pilote Roger Thiébaud, le localise le 24 août 1989, ses occupants le prennent en photo puis oublient ce curieux objet très rouillé fiché au fond du lac. En fouillant dans les archives du musée, Lionel Gauthier tombe sur une carte postale montrant le mât. Une vraie attraction, se dit-il. Il en parle à Gilbert Paillex, spécialiste du Léman, qui commence à sonder la zone à l’aide d’un échosondeur et d’un robot subaquatique.

Pas un fou du lac

Il a fallu plusieurs mois de recherche pour le localiser. Lionel Gauthier se délecte de ce genre d’histoire cocasse, ancrée dans l’Histoire, à laquelle une célébrité (Grace Jones) se trouve mêlée. «Le Léman a toujours attiré les stars», rappelle-t-il. Lui-même ne fut pas un fou du lac. «Quand on n’a pas grandi sur ses rives, on n’en porte pas l’ADN», juge-t-il. Il est né en ville de Genève, d’un père assureur et d’une mère médecin. «Le lac, c’était trois ou quatre baignades par an, du bateau parfois. J’étais plutôt dans la contemplation. Plus tard, il a représenté un intérêt scientifique», résume-t-il.

Les études de Lettres l’attirent, mais les enseignants le déçoivent. Sciences Po ensuite, qui propose un tronc commun avec d’autres filières, comme la géographie. Là, les professeurs le fascinent. Il apprécie leurs belles et justes interrogations. «C’est un espace jamais cloisonné, j’ai découvert surtout la géographie humaniste et les récits de voyage.» Lionel est assistant de recherche et d’enseignement à l’Uni pendant cinq ans, et consacre sa thèse au voyageur Alfred Bertrand (1856-1924) qui a réalisé deux tours du monde et a ramené une collection très rare pour l’époque de photographies d’habitants, paysages et monuments.

Un musée est un carrefour aux multiples directions et horizons. Il faut voir large, être éclectique, créatif, décliner le sujet, parler de sciences, d’arts, de diplomatie, de l’humain.

Le 1er janvier 2014, il devient directeur de la médiathèque Valais-Martigny, chargé notamment des archives audiovisuelles du canton. «Ces gens font confiance à la jeunesse, ce fut une énorme chance», confie-t-il. Il occupe ce poste peu de temps (huit mois), car on l’avise de la mise au concours du poste de directeur du Musée du Léman. Il connaissait ce musée populaire et accessible au plus grand nombre, «pas au service des seuls collectionneurs». «Un lieu idéal où l’on parle autant des poissons que des pêcheurs, autant des bateaux que de l’eau sur laquelle ils voguent», commente-t-il.

Il passe avec succès les épreuves de sélection. Sa jeunesse est un atout, sa modernité aussi. «Un musée est un carrefour aux multiples directions et horizons. Une exposition consacrée uniquement aux oiseaux c’est bien, mais c’est réducteur. Il faut voir plus large, être éclectique, créatif, décliner le sujet, parler de sciences, d’arts, de diplomatie, de l’humain.»

36 questions pour décoder le Léman

Le 27 septembre, il inaugure l’exposition Petite Nature et ses 36 questions pour décoder le Léman. Exemples: le lac peut-il déborder? Y trouve-t-on des méduses, du pétrole, des perles? Quelle est sa couleur? Qui l’a créé? Peut-on marcher dessus? Y’a-t’il le feu au lac?

L’exposition et le livre Plouf confirment son besoin de brasser large. On y parle de la baignade au début des années 1900, qui servait aussi à se laver, à se soigner (bien avant la balnéothérapie), à se dépasser (compétition de natation Allemagne-Suisse dès 1925). La baignade est aussi mondaine: à Evian en 1909, le Guide du baigneur indique que la ville devient, au moment de la saison, «le rendez-vous d’une société élégante et choisie». La question morale de la pudeur est soulevée dès 1826 «avec ces hommes nus sur les bords de l’eau qui en chassent les femmes».

Ne pas donner à manger aux baigneurs deux heures avant la baignade

Avertissement de Plonk & Replonk

Lionel Gauthier a commandé à l’artiste Nicolas Lieber une reproduction photographique du tableau de Félix Vallotton Les trois baigneuses. Les modèles nus jouent dans l’eau comme batifolaient les belles du peintre vaudois. Les dangers de l’eau (noyade, hydrocution, pollution) sont évoqués sans dramatisation. Plonk & Replonk signent cet avertissement: «Ne pas donner à manger aux baigneurs deux heures avant la baignade.»

Un inventaire du Musée du Léman fait état de 14 000 objets répertoriés. «Toutes les facettes du plus grand lac d’Europe occidentale se concentrent ici», insiste Lionel Gauthier. Mais on commence à s’y sentir un peu à l’étroit. Besoin donc de grand large. Une extension de 6350 m² est prévue pour multiplier les galeries, accueillir les archives et exposer une trentaine de bateaux sur les 50 que possède le musée.


Profil

1982 Naissance à Genève.

2011 Mariage avec Liza (deux enfants naîtront).

2013 Doctorat en géographie.

2014 Directeur du Musée du Léman.

2017 Exposition et livre «Plouf, une histoire de la baignade dans le Léman».