Extrait

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Marina Tvsétaéva dans le texte

Extrait

L’été, quand nous partions à la campagne, le Diable partait avec nous ou plutôt il se retrouvait assis – dans sa pleine intégrité, tel un arbuste transplanté avec ses racines et ses fruits – sur le lit de Valéria, dans sa chambre de Taroussa, une longue chambre qui s’élançait en gouttière dans le jasmin, avec l’énorme tuyau vertical, stupéfiant en juillet, de son gros poêle de fonte. Quand le Diable était assis sur le lit de Valéria, on aurait dit qu’il y avait dans la pièce un second poêle de fonte, et quand il n’y était pas, le poêle de fonte dans le coin avait l’air d’être lui. Ils avaient en commun la robe – le chatoiement bleu-gris de l’été sur la fonte –, la glace absolue – glace du poêle en été –, la stature atteignant presque le plafond et l’immobilité totale. Le poêle était aussi immobile que quelqu’un qu’on photographie. De tout son corps froid il remplaçait le Diable, et moi, avec les blandices particulières de l’avoir reconnu en secret, je serrais contre lui ma nuque tondue et brûlante de la chaleur de l’été, lisant à haute voix pour Valéria «Les Ames mortes» – interdites par ma mère et pour cette raison autorisées et remises entre mes mains par Valéria. Jamais je ne suis arrivée ni jusqu’aux morts, ni jusqu’aux âmes, car à la dernière seconde, juste au moment où devaient surgir les morts et les âmes, comme par un fait exprès, retentissait le pas de ma mère (d’ailleurs elle n’est jamais entrée, elle ne faisait que passer à la minute voulue, ponctuelle comme une horloge), et moi, mourant de peur, une autre peur bien vivante, je fourrais l’énorme livre sous le lit (Son lit!).

Prose autobiographique, p. 28

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