Depuis Barcelone, il faut neuf heures de traversée en ferry pour atteindre l’île de Minorque. Depuis cinquante ans, chaque printemps, Cees Nooteboom embarque avec sa compagne, la photographe Simone Sassen, et leur voiture chargée à ras bord. Ils laissent derrière eux l’hiver allemand, une grande maison pleine de livres et les amis qui les accueillent pour passer le cap du Nouvel An. Ils traversent ensuite un bon bout d’Europe, s’arrêtent dans des auberges. Puis cap sur la petite île des Baléares et l’été espagnol.

Les nombreux lecteurs de l’écrivain néerlandais, poète aussi, essayiste, longtemps reporter connaissent bien cette transhumance entre neige et canicule. Et attendent ses livres comme les nouvelles d’un ami, qui après avoir fréquenté assidûment le monde a fait le choix non pas de cultiver son jardin, mais de se laisser «cultiver» par lui.

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533. Le livre des jours offre une brassée de méditations sur les plantes et les animaux qui vivent aux côtés de l’écrivain, autour de sa maison, «sa société», comme il dit. Et toujours, comme cousus au fil même des journées et des nuits, les lectures, les livres.

Avec la chaleur d’une discussion détendue sous la tonnelle, avec un humour tendre irrésistible, Cees Nooteboom étire le temps, le suspend par la grâce de ses contemplations quotidiennes, de son attention au bal des éléments, vent, pluie, auquel répond la fanfare du vivant, ce «concert matinal» qui le réveille: «Les coqs, les chiens, les pigeons, les oies, les chèvres, l’âne avec toute la douleur du monde ou l’extase de sa joie, qui saurait le dire? J’ignore sa langue, tout ce que je sais, c’est qu’à des moments aléatoires, il déchire la nuit de son implacable pathos, après quoi rien n’est plus comme avant.»

Passager d’avion

Cees Nooteboom ne tient pas ici un journal; pas de dates, donc. Sa focale est autre. Il se tient à la fois au ras de terre, tous les yeux sur le jardin, capable de voir les «mains» des cactus se dilater ou changer de couleur et très, très haut dans le ciel, passager d’avion serré sur son siège, qui devine par le hublot «une terre rousse, une rivière, des bois, une maison solitaire comme celle d’où vous venez, une maison où quelqu’un habite qui regarde les arbres, se lève, va chercher un râteau dans la remise, sans voir ni entendre l’avion qui le survole, et ratisse à longs gestes des bras les feuilles tombées cette nuit».

Ces vertiges, ces jeux de miroirs, amenés dans le texte avec la légèreté d’une feuille dans le vent, Cees Nooteboom en est maître. Il s’agit toujours de changer de perspective, d’ouvrir des portes, de se voir avec les yeux des autres vivants, animaux surtout. L’inversion majeure qu’adopte Cees Nooteboom est bien celle de se mettre en état d’apprentissage devant le vivant et non dans la position du maître-dompteur.

L’âne du voisin

«Livres des jours», donc «quelque chose qui permette de fixer de temps à autre un peu du flux perpétuel de ce que vous pensez, de ce que vous lisez, de ce que vous voyez, mais en aucun cas un réceptacle à confessions». Il y a de la prière, ne serait-ce que par la récurrence, dans les «rendez-vous» que l’écrivain tient avec ses visiteurs à pattes ou à ailes, d’une ponctualité sans faille. Juste avant le dîner, un «essaim de pigeons» entame son «ballet aérien».

Puis vient l’âne du voisin, à 21h, qui «traverse son champ avec force braiments et attend derrière le mur l’offrande de sa carotte quotidienne». Arrivera ensuite «l’heure à laquelle le petit duc lance son cri métronomique et, tout comme moi, attend quatre secondes, jusqu’au moment où il reçoit une réponse lointaine et peut partir en chasse».

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Face-à-face mémorables

Tout au long du livre se détachent aussi des regards d’animaux, des face-à-face mémorables. Comme celui avec une martre qui bouge soudain contre la falaise, à la nuit tombée. Superbe scène qu’il vaut mieux découvrir au fil du texte. Disons simplement que la savante, c’est elle.

Et puis il y a les livres. A la suite des retrouvailles, après de longs mois d’absence, avec les cactus qui se dressent dans le jardin (photos à l’appui), Cees Nooteboom renoue avec les livres alignés sur les étagères ou, à l’horizontale, sur des tables ou des malles qui l’attendent de pied ferme dans son studio de travail. Et l’écrivain avance ici de la même façon que dans la compagnie des plantes et des bêtes, en renversant les perspectives, en dilatant le regard pour associer les auteurs, les textes par-delà les âges, les lieux.

Lire, c’est créer de l’espace pour mieux voir et ressentir, pour mieux penser. Marcher avec Cees Nooteboom en compagnie de Dante, de Peter Esterhazy, de Szentkuthy pour ne citer que ces auteurs, avec toujours en veilleurs Borges et Proust, c’est vivre une expérience de grande respiration intérieure. On attend déjà les prochaines nouvelles de Minorque.


Cees Nooteboom, «533. Le livre des jours», Actes Sud, 246 p.

Traduit du néerlandais par Philippe Noble.