Pierre Chappuis. Tracés d'incertitude. Deux essais. Michel Leiris, André du Bouchet. Les deux chez Corti, 320 et 210 p.

Précaires, alertes et aériens, les poèmes du Neuchâtelois Pierre Chappuis n'ont en rien l'apparence d'une poésie savante ou érudite. Néanmoins, ils sont indissociables de la démarche de ce lecteur très averti: les quelque 50 notes de lecture et brefs commentaires rassemblés aujourd'hui dans Tracés d'incertitude, écrits dès 1964, donnent un aperçu de l'«ardent conciliabule» qu'il entretient avec la poésie contemporaine. Rejetant la férule du maître, Chappuis se veut promeneur, un promeneur pas trop solitaire qui nous fait part de ses découvertes.

L'itinéraire est subjectif, singulier, primesautier, allant à la rencontre de poètes suisses et français, certains – Jean Tortel, Philippe Jaccottet, Gérard Macé – à travers plusieurs approches qui sont autant d'exercices de disponibilité, de liberté, d'attentive et rigoureuse porosité au texte. Nous frappent aussi bien la diversité des œuvres envisagées – de Ponge et Michaux à Jean-Luc Sarré, Pierre-Alain Tâche et Claude Dourgouin – que la permanence, l'insistance des questions que l'auteur leur pose. C'est qu'ici, l'art de lire est contigu à l'art d'écrire et gravite, obstinément, autour des éléments décisifs dans la recherche de Chappuis lui-même, tels le rôle des blancs et les diverses formes de fragmentation du discours, l'élan d'une parole cinétique, l'éphémère et l'incertitude, les rapports entre vers et prose, entre peinture et poésie. Le poète lecteur pourrait reprendre à son compte la formule de Gérard Macé: «Je lis comme on ramasse du bois mort.»

Quelques pages en hommage à Reverdy ouvrent le livre, qui se referme sur une lecture, datée de 1981, de Frêle bruit de Michel Leiris, écrivain que Chappuis avait par ailleurs présenté dans un important essai publié en 1973 chez Seghers. Grâce à la réédition de cette étude, avec celle dédiée en 1979 à André du Bouchet, nous voici d'une part invités à lire ou relire bien des poètes, et outillés d'autre part pour mesurer le questionnement fécond qui précède et accompagne l'œuvre poétique de Pierre Chappuis.