L'effet du col de la Gemmi, c'est un serrement du cœur. Ou une gifle au visage. Goethe a raconté son séjour à Loèche les bains/Leukerbad et sa randonnée là-haut. Le col effrayait et continue à le faire malgré le téléphérique qui le dompte. Sur l'invitation de Ricco Bilger, éditeur zurichois né dans ce cirque vertigineux de pierres grises, une vingtaine d'écrivains ont lu leurs textes ce week-end lors d'un festival de littérature qui a pour cadres ces lieux hors temps propres aux stations thermales: immenses bars d'hôtel, bains désaffectés, et puis la nature environnante et jusqu'au col de la Gemmi, en pleine nuit...

Les auteurs francophones étaient cette année à l'honneur d'un festival qui débutait il y a treize ans dans la discrétion d'un rendez-vous d'initiés et qui prend maintenant, comme samedi soir, des airs de point de mire du gotha littéraire helvétique. Le dramaturge Lukas Bärfuss, venu pour le colloque international de traduction, satellite du festival, comptait parmi les spectateurs de la plus copieuse soirée, aux anciens bains de Saint-Laurent.

Peu avant, Jorg Steiner captivait dans une salle plus petite. Rose-Marie Pagnard et Anne-Marie Urech comptaient parmi les Romands. L'Israélienne Zeruya Shalev, le Hongrois Peter Nadas, la Française Cécile Wajsbrot ont lu dans leur langue avec des traductions en allemand.

Samedi soir, c'est la Sénégalaise Fatou Diome qui a fait résonner le français de sa voix forte, immédiatement captivante. La romancière, qui a longtemps fait des ménages pour financer ses études, en France où elle vit, a connu le succès avec Le Ventre de l'Atlantique (Anne Carrière, 2001), récit autobiographique follement ironique où elle glisse ses phrases coup de poing sur l'immigration.

Sonnés par la force des mots

Ce même soir, Marie N'Diaye, elle, parle doucement. La romancière orléanaise, de père sénégalais et de mère française, impressionnait dès ses 18 ans avec ce style sobre d'où émane une étrangeté propre. Plusieurs romans plus tard dont Rosie Carpe, Prix Femina 2001, Marie N'Diaye poursuit son œuvre hantée par l'errance, la déréliction des liens familiaux, l'ostracisme.

A Loèche-les-Bains, elle a lu sur un ton presque monocorde, fragile, comme sans y être. «Je ne veux donner aucune indication de sens aux auditeurs. A chacun de donner celui qu'il souhaite», expliquait-elle après coup. Les spectateurs, un peu sonnés par la force de ses mots et leur musique, partaient vers les ruelles et les bars immenses, pour d'autres lectures encore.