/Librairie du monde (5/8)

Lire sur l’herbe entre le Cavalier de bronze et la cathédrale

Où lire les merveilles dénichées «Aux vieux bouquins»? Georges Nivat nous invite à prendre le chemin des Jardins Alexandre, non loin de là.

Qui a acheté un livre désire le humer et feuilleter tout de suite. Est-ce pour cela que sont installés les deux bancs de la cour? Mais comme des travaux ont lieu dans cette cour (tout change à une vitesse folle en cette ville, les magasins se succèdent au gré des faillites et des utopies), il faut aller plus loin. Et les Jardins Alexandre, le long de l’immense façade longiligne de l’Amirauté, sont là à offrir leurs frondaisons d’essences très variées, et surtout la fontaine centrale, ceinte de statues de tous les amiraux célèbres.

Amoureux, bambins, vieillards, marins en courte permission y font trempette, ou causette. Les bancs sont souvent tirés l’un en face de l’autre afin que des volées de jeunes puissent s’y faire face en nombre. La canicule permettant beaucoup de choses, je fais moi aussi trempette dans le bassin des Amiraux, puis vais plus loin, dans la continuation du Jardin Alexandre, entre Cavalier de bronze, sur son cheval toujours cabré – et l’immense masse de la cathédrale Saint-Isaac.

On est en pleine ville, pourtant l’herbe est drue et fraîche. On peut s’allonger, et sortir de la poche le merveilleux bouquin tout neuf, mais daté de 1913, Couronne pour les morts, du baron Vranguel, que je viens d’acheter. Vignettes et silhouettes ornent délicieusement le livre, qui parle des gentilhommières de jadis, et de leurs habitants, de leurs songes romantiques, d’un rêve d’Hellade, et de Grèce libérée. «Soulève-toi, ô Grèce! Soulève-toi!» chantait le jeune Pouchkine en 1823. La maison Kotomine était déjà là, mais Wolf et Béranger n’ouvrira qu’en 1834, et Pouchkine y passera prendre Danzas le 27 janvier 1837 sur le chemin du duel fatal. La librairie Staraya Kn iga attendra encore plus d’un siècle pour s’établir dans l’ancienne confiserie, puis changer de rive.

A Saint-Pétersbourg, on sent trois siècles dans l’espace, dans le ciel où se cabre le Cavalier d’airain, dans les pilastres, les atlantes, les lions assis, les chimères aux aguets. Tout ici est splendeur et grandeur, mais en ces nuits blanches de canicule, où l’on peut lire le baron Vranguel encore à une heure du matin, sans éclairage, dans la cour de ma maison, entre quai des Anglais et rue des Galères. Le Pétersbourg de Gogol semble très loin aujourd’hui, il ne reste que le rêve, et la boule orange d’un soleil qui n’en finit pas de mourir au-dessus de l’île Vassilevski.

Publicité