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Librairies du monde (8)

Lire à l’ombre de Jean Cocteau

De Lauren Bacall à Denis Podalydès, de Jean Marais à Paul Léautaud, la librairie Delamain cultive les affinités électives. Par François Vallières, Paris

La librairie Delamain se mérite. On ne la voit pas de loin comme on repérerait une enseigne de la Fnac. Entre un bureau de tabac chic et une brasserie pour touristes, au 155 de la rue Saint-Honoré à Paris, et malgré l’amplitude de sa vitrine, elle a le bon goût de ne pas faire de l’œil aux passants. Pour en indiquer l’adresse, mieux vaut donner le bon sésame: juste en face de la Comédie-Française, place Colette. D’ailleurs, sur le site internet de la librairie, c’est une phrase du comédien-metteur en scène Denis Podalydès qui figure en exergue: «Delamain, j’y vais parfois pour rien, en me demandant pourquoi j’y vais. Je cherche un prétexte, j’abandonne le prétexte. J’y vais comme une envie pressante. C’est comme ça. J’y vais. Je ressors avec un ou deux livres. Ça va mieux…»

A deux pas du Musée du Louvre, des jardins du Palais-Royal où siègent Conseil d’Etat et Conseil constitutionnel et où loge le Ministère de la culture, cette situation fait la fierté de Delamain. «On est au cœur de Paris, explique Marie-France, l’une des huit libraires de la maison. C’est un point stratégique avec les ministères, les musées, les théâtres…» Elle ajoute, sans que l’on sache si c’est un regret, que «la clientèle a changé» depuis le déménagement du Ministère des finances du Louvre à Bercy, à la fin des années 1980.

A l’époque, ce fut la guerre entre la gauche, qui voulait le grand Louvre, et la droite qui aurait préféré garder le Ministère des finances au cœur de Paris. Le Louvre a gagné et, vingt ans plus tard, tout le monde s’en félicite. Les vitrines du quartier ont fait peau neuve et, à deux pas de là, l’immense Applestore du Carrousel du Louvre vend les iPad comme des petits pains. Seule la librairie Delamain est restée comme depuis 1906, ou presque. Il ne manque que les blouses grises des libraires et la vieille caisse enregistreuse. Mais demeure l’ambiance d’autrefois, chaude comme le chêne massif des bibliothèques, grinçante comme le parquet daté mais impeccable.

En fermant les yeux, on peut imaginer quelques fantômes. Tiens, là-bas, vous voyez le recoin où se trouve la littérature jeunesse? Ce fut longtemps le bureau de Jacques Chardonne, dont le vrai nom était… Delamain. Tiens, voici Jean Le Poulain, administrateur du «Français», qui semble n’avoir traversé la place que pour passer d’une scène à l’autre et continuer de jouer un rôle. Tiens, la grande Barbara est venue pour une dédicace, et il a fallu fermer la grille pour contenir ses admirateurs. Paul Léautaud vient en habitué. Sempé dessine. Robert Doisneau est accompagné de Daniel Pennac. Jean Marais, qui habita au Palais-Royal avec Jean Cocteau, passe en voisin. Et Lauren Bacall, sans Bogart. Les fantômes les plus anciens sont au mur, en cartes postales: Apollinaire et son bandage à la tête en 1918, Verlaine, Gide, Freud et Beckett… Des vivants aussi: Angelo Rinaldi, qui est client. Jean d’Ormesson, qui ne l’est pas.

Longtemps spécialisée dans le théâtre, Delamain offre aujour­d’hui «un peu de tout», du neuf et de l’occasion, avec une prédilection pour la littérature française et étrangère. Les libraires de cette grande enseigne rachetée en 1986 par Gallimard revendiquent de ne pas donner le mode d’emploi du magasin. Au lecteur de faire son marché en levant les yeux sur les grandes bibliothèques de bois qui caressent le plafond. Dommage qu’on n’ait pas le droit d’emprunter les échelles façon bambou pour aller feuilleter un recueil de René Char ou une édition rare de Jules Verne. Alors on fouine pour trouver son bonheur parmi les quelque 50 000 volumes.

Les habitués apprécient les coups de cœur écrits à la main sur des petits papiers et glissés sur la couverture avec un trombone. Petit papier bleu pour Insoupçonnable de Tanguy Viel. Petit papier jaune pour La Reine des lectrices d’Alan Bennett. Parfois, un résumé précis. Parfois, un jugement définitif: «Tout simplement splendide» pour Sur la plage de Chesil d’Ian McEwan. On sourit en feuilletant Les Codifications cisterciennes de 1237 et de 1257. On se laisserait bien tenter par les six volumes du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas dans la collection Nelson, avec sa couverture jaune et son papier bible.

«On nous regarde un peu comme si nous étions des ovni», regrette Marie-France en évoquant le livre numérique. Elle voit de plus en plus de passants photographier la librairie sans y entrer, comme s’il s’agissait d’un monument en péril. «J’aimerais bien qu’on n’achète pas les livres dans les pharmacies», glisse-t-elle drôlement. Pourtant, le livre soigne. C’est Denis Podalydès qui le dit: quand il sort de chez Delamain, «ça va mieux».

Librairie Delamain, 155, rue Saint Honoré, ouvert du lundi au samedi, de 10h à 20h; www.librairie-delamain.com

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