éditorial

Lire pour être au monde

ÉDITORIAL. La lecture a beau être un acte solitaire, le livre nous relie au monde, permet de résister et de rêver. Et surtout de se concentrer à l’âge de la dispersion numérique

Faire l’éloge de la lecture à l’ouverture du Salon du livre peut paraître paradoxal. Le salon est une fête éclatée où les genres s’entrechoquent, où les auteurs se pressent, où le monde du papier et des mots fourmille, se démultiplie, déploie ses appâts en tous sens.

La lecture, elle, vous recompose, vous ramène à vous. Elle est un acte silencieux, un quant-à-soi. Le contraire, à première vue, de la grande librairie sonore et colorée qui s’installe dans les halles de Palexpo.

Pourtant, la lecture est un acte qui vous ramène au monde, qui vous inscrit dans le réel, qui vous ouvre aux autres et vous transforme, qui vous aide à mener votre vie. En étudiant notre cerveau en train de lire, les scientifiques ont montré ce que tout lecteur sait déjà intuitivement: lire nous met en marche. La lecture de verbes d’action active nos centres moteurs, tout comme les descriptions d’odeurs et de textures – joies des métaphores! – parlent aux récepteurs olfactifs et tactiles.

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Liberté complète

Au-delà de la vie qu’elle réveille en nous, la pratique de la lecture est aussi une île où notre faculté de concentration peut se déployer. Lire délimite un espace et un temps de liberté complète, où règne l’imaginaire, où l’altérité n’est pas un mot vain. Lire nous permet de sortir de nous-même, de tisser des liens invisibles avec les auteurs, avec d’autres lecteurs, avec des personnages dont nous partageons les destins. «Imaginer, c’est dissoudre les barrières, ignorer les frontières, subvertir la vision du monde qui nous est imposée», écrit Alberto Manguel.

Lire, c’est donc aussi résister. Ceux qui protestent ne s’y trompent pas. Certains Gazaouis, au début du mois d’avril, ont tenté de dire leur révolte en formant des chaînes de lecteurs: hommes et femmes, assis en tailleur, plongés dans un livre pour dire non à l’armée israélienne. Les manifestants de la place Taksim, à Istanbul, en 2013, se sont aussi plantés là, debout, chacun plongé dans son livre, tous liés par les mots. «Le livre est le fléau des dictatures», écrit encore Alberto Manguel.

Moment de rassemblement

Sans doute les livres n’allègent-ils pas nos souffrances. Mais ils nous accompagnent, nous consolent parfois, nous répètent que nous ne sommes pas seuls: les possibles sont là, un hasard peut toujours se produire, d’autres mondes peuvent advenir.

A l’heure où l’usage incessant des réseaux sociaux nous diffracte, nous éparpille, zappe nos pensées et nos intérêts, lire reste un rare moment de rassemblement, de questionnement, d’ouverture vraie. Lire nous apprend à être au monde, développe l’esprit critique, permet d’entrer dans un récit et de le suivre jusqu’au bout, déroule un fil d’encre noir et de papier blanc dans le labyrinthe semé d’embûches des réseaux aux lumières clignotantes.

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