Policiers. Caryl Ferey. Zulu. Gallimard, Série Noire. 402 p.

Dans une Afrique du Sud minée par les inégalités, le sida, la corruption, les nostalgiques de l'apartheid sévissent toujours. Le flic zoulou Ali Neuman enquête sur une nouvelle drogue dévastatrice qui tue des chômeurs noirs, mais aussi des «poupées pomponnées», jeunes femmes blanches de bonne famille. Le dernier roman de l'écrivain-voyageur Caryl Ferey est un magnifique thriller, sombre et lucide, qui bouscule ses lecteurs comme ses héros humanistes.

Policiers. Elmore Leonard. Le Kid de l'Oklahoma. Trad. de Johanne Le Ray et Pierre Bondil. Rivages. 322 p.

Leurs pères ont fait fortune grâce au pétrole, mais les jeunes Carl Webster et Jack Belmont vivent des destins contrastés. Alors que l'élégant Carl devient un marshal célèbre pour son habileté au tir, le teigneux Jack se verrait bien ennemi public No 1, mais sa bêtise contrarie cette noble ambition. Entre western et roman noir, le dernier livre d'Elmore Leonard impressionne par sa justesse et sa fluidité. Rien que du bonheur.

Policiers. Joe R. Lansdale. Du Sang dans la sciure. Trad. de Bernard Blanc. Ed. du Rocher. 396 p.

Texas, années 1930. La rousse Sunset devient constable d'une petite ville et doit s'imposer face à ses concitoyens. De gros intérêts sont en jeu, car une partie des terres d'un fermier noir sont à son insu riches en pétrole. Du Sang dans la sciure excelle dans la reconstitution d'une époque troublée, avec un lyrisme mâtiné d'humour. Un grand roman, puissant et charnel, et un superbe personnage de femme plus libre que son temps.

Policiers. Nadine Monfils. Nickel Blues. Belfond. 216 p.

L'histoire commence par un désastre ménager. Deux frangins, ados fêtards, se réveillent au milieu d'une maison dévastée après un mois de nouba grave. Le problème, c'est que leurs parents reviennent le lendemain. Mais l'aîné a une idée géniale: kidnapper une femme qui fera le ménage à leur place… A partir de là, tout dérape. Dernier polar de la Belge Nadine Monfils, Nickel Blues est un thriller joyeusement sanguinolent, peuplé de personnages décalés. Pour amateurs d'humour noir et de chaos étincelant.

Policiers. David Peace. Tokyo année zéro. Trad. de Daniel Lemoine. Rivages. 368 p.

Tokyo, été 1945. Le Japon vient de capituler et l'inspecteur Minami est appelé sur les lieux d'un crime, mais qui s'intéresse au cadavre d'une femme violée alors que les morts de la guerre se comptent par milliers? Auteur obsessionnel, David Peace joue de répétitions incantatoires et d'onomatopées pour construire, à coups de mots mitraillés, une sorte d'immense collage qui décrit cruellement l'enfer d'une ville effondrée. Un roman magistral.

Romans francophones. Eric Chevillard. Sans l'orang-outan. Minuit. 188 p.

Les deux derniers orangs-outans sont morts. A partir de cette disparition programmée par les hommes, Eric Chevillard construit un conte philosophique amer et hilarant. Il y a de la colère dans son humour, de la tristesse aussi. Avec les choses disparaissent les mots, avec les mots, l'imaginaire qui les accompagne. La virtuosité de Chevillard à jouer de ces mots, à les épingler en haïkus ou à les enchaîner dans leurs implications les plus rigoureusement absurdes se déploie ici sur un registre plus grave que sur son délicieux blog, l-autofictif.over-blog.com.

Romans francophones. Marius Daniel Popescu. La Symphonie du loup. José Corti. 400 p.

Un livre qui pourra accompagner tout l'été, à découvrir par fragments. Premier roman du Lausannois d'adoption, le Roumain Marius Daniel Popescu, La Symphonie du loup (Prix Walser 2008) est un va-et-vient entre le pays d'origine, sous la dictature de Ceausescu, et la Suisse où le chauffeur de bus voit grandir ses deux filles. Autobiographique, cette «symphonie» qui joue du «je», du «tu», du «il» offre avant tout la découverte d'une écriture qu'on n'oubliera plus. Ainsi l'épisode d'un trajet en train: le narrateur, accroché à l'extérieur, et les voyageurs qui l'encouragent, derrière les vitres.

Romans francophones. Annie Ernaux. Les Années. Gallimard. 242 p.

Le temps des vacances est propice à la pause, au recul. Annie Ernaux invite son lecteur à un voyage dans le temps récemment écoulé, en remontant sa vie, depuis les années 1940, jusqu'à aujourd'hui. Aucun égotisme chez elle, mais au contraire une mémoire qui voit large, qui retrouve chaque époque dans son ensemble, s'attachant à décrire les impressions, les images, les évènements, les marques, les sentiments qui lui donnaient alors sa teinte particulière. Une tentative remarquable de capter le temps qui s'écoule.

Romans francophones. Michèle Lesbre. Le Canapé rouge. Sabine Wespieser. 150 p.

Malgré son titre statique, Le Canapé rouge est un texte en mouvement. Il est question de parcours intérieurs et de périples réels dans ce petit livre plein de charme et délicatement écrit. On y prend le transsibérien jusqu'aux bords du lac Baïkal pour une recherche amoureuse. On y rencontre une vieille dame à la fraîcheur aussi douce que les eaux de Sibérie. Réflexions sur la vie, sur le voyage qui vous éloigne et vous ramène aussi à vous-même.

Romans francophones. Ghislaine Dunant. Un Effondrement. Grasset. 134 p.

Etre étranger, étranger au monde, étranger à soi-même. C'est cet état, affolant de neutralité et de souffrance, que décrit Ghislain Dunant dans Un Effondrement, le récit d'une dépression. Mais plutôt que de plonger dans la dépression elle-même, l'auteur franco-suisse raconte un retour progressif à la vie. La ténacité, l'obstination, l'humour aussi du personnage principal qui se débat dans la fade blancheur d'une clinique donnent à ce livre bref – colauréat du dernier Prix Dentan – une force étonnante.

Traduit de l'anglais. Cormac McCarthy. La Route. Trad. de François Hirsch. L'Olivier. 245 p.

Ce voyage au bout de la nuit nous entraîne aux confins d'une Amérique réduite à un océan de cendres grises, à la suite d'une catastrophe qui ressemble à l'apocalypse. Deux survivants, un homme et son jeune fils, poussent dans ces décombres un caddie déglingué et marchent vers la mer, en quête d'une rédemption introuvable… Un roman époustouflant, lyrique, dépouillé, où l'imprécateur McCarthy confronte l'humanité à ses fins dernières, en égrenant «l'ultime musique terrestre».

Traduit de l'anglais. William Goyen. Le Chant du moqueur. Trad. de Patrice Repusseau. Gallimard. 140 p.

«Je construis un monde à côté du monde», disait William Goyen, qui fut toute sa vie hanté par le paradis perdu de son enfance. Il y revient dans ce recueil de sept nouvelles nostalgiques qui, pour la plupart, mettent en scène de jeunes garçons innocents, aux prises avec un monde adulte dont ils refusent la médiocrité et la mesquinerie. Des récits enchantés, délicatement ciselés, où l'Américain fraternise avec la grâce pour retrouver la part de tendresse dont il fut cruellement privé.

Traduit de l'anglais. Don DeLillo. L'Homme qui tombe. Trad. de Marianne Véron. Actes Sud. 301 p.

Une mallette de cuir à la main, la chevelure criblée d'éclats de verre, un homme déambule parmi les cendres et les gravats. Il travaillait dans un bureau du World Trade Center lors de l'attaque islamiste et le Ciel a décidé qu'il survivrait… Dans ce roman vertigineux, à la fois réaliste et allégorique, DeLillo évoque la tragédie du 11 septembre en analysant «le rôle étrange que l'homme joue dans ses propres désastres». A lire pour comprendre le désarroi spirituel qui a frappé l'Amérique.

Littérature du monde. Avraham B. Yehoshua. Un Feu amical. Trad. de Sylvie Cohen. Calmann-Lévy. 410 p.

C'est la réalité complexe de la société israélienne que décrit ce roman où un vieux couple est soudain confronté à deux personnages emblématiques: un jeune soldat tué accidentellement pendant son service militaire et un homme qui, après s'être exilé en Afrique, a décidé de rompre tous ses liens avec l'Etat hébreu. A leurs histoires intimes, à leurs drames personnels, Yehoshua ajoute d'autres déchirements, ceux d'un pays dévasté par la violence. Un récit tout en finesse, d'une profondeur admirable.

Littérature du monde. Yu Hua. Brothers. Trad. Angel Pino et Isabelle Rabut. Actes sud. 717 p.

Prenez tout de même le temps d'y jeter un œil avant de l'emporter, car Brothers est un vrai pavé. Mais si vous aimez les sagas, si vous voulez mieux comprendre cette Chine qui, dès le 8 août, accueille les JO, n'hésitez pas et plongez dans le monde de Yu Hua, dans ce bourg des Liu, bourgade de la Chine profonde, témoin sur quarante ans des souffrances, des mutations, des extravagances d'un pays-continent. Suivez le truculent héros Li Guangtou, petit voyou de campagne destiné à devenir multimilliardaire…

Littérature du monde. Anna Maria Ortese. Aurora Guerrera et autres nouvelles. Trad. de Marguerite Pozzoli et Claude Schmitt. Actes Sud. 426 p.

«Un bonheur immense, qui résistait pourtant au désir des larmes, possédait mon cœur. Dans quelques heures, je partirai pour Rome.» La ville et ses ciels qui penchent sur les dômes, toute l'avalanche de l'histoire aussi qui subjugue à chaque coin de rue, Anna Maria Ortese les dit si bien en happant au passage les couleurs et les sons qui tapissent l'instant. La nouvelliste italienne, décédée en 1998, trouve des mots aussi suggestifs pour Naples et pour la mer qui surgit toujours, d'un coup, entre les maisons décaties du port.

Littérature du monde. Kveta Legatova. La Belle de Joza. Trad. d'Eurydice Antolin. Noir sur Blanc. 142 p.

D'abord l'effroi absolu: une jeune femme brillante, docteur à l'hôpital de Brno en Moravie, militante antinazie, doit fuir en catastrophe pour échapper à la Wehrmacht. Ses supérieurs ont tout prévu: elle va partir à la campagne et se fondre parmi les habitants en épousant un homme du lieu. Elle le connaît, elle l'a soigné, il s'appelle Joza, il est très laid, c'est le benêt du village. Contre toute attente, cet homme et cette femme vont connaître, ensemble, une révélation intime. La Tchèque Kveta Legatova a connu le succès à 82 ans avec ce roman qui désarçonne.

Littérature du monde. Samuel Shimon. Un Irakien à Paris. Trad. de Stéphanie Dujols. Actes Sud. 358 p.

Irrésistible Samuel Shimon. Dans Un Irakien à Paris, il raconte son histoire, celle d'un jeune homme, fou de cinéma américain, qui décide de quitter son village, à la fin des années 1970, pour gagner Hollywood. Avec le prénom qui est le sien, il ne parviendra jamais à ses fins. Pris pour un juif alors qu'il est chrétien, il va subir, dans une cavalcade burlesque, les lubies des services secrets de tout le Moyen-Orient. Avant d'atterrir à Paris où il vivra d'amour et de vin rouge.

Littérature du monde. Jean Rhys. L'Oiseau moqueur et autres nouvelles. Trad. de Jacquesn Tournier. Denoël. 167 p.

Des femmes, entre deux âges, un peu déchues oui quand même, dans le Montparnasse des années 1920. Ce sont les héroïnes magnifiques de Jean Rhys, née en 1890 d'un père anglais et d'une mère créole. Elle connaîtra le succès tardivement et ne sortira pas du dénuement pour autant. Et toujours elle sera attentive aux beautés fanées, aux rêves balayés, aux fins de bals, aux maquillages qui coulent. Ses nouvelles sont parfois d'à peine deux pages, destins brossés en deux coups précis, riches de tout ce qui ne peut se dire.

Essais. Claude Lévi-Strauss. Œuvres. Gallimard/La Pléiade. 2064 p. et de nombreuses illustrations

Un monument et un plaisir de lecture incomparable. En quelques semaines, l'édition des ouvrages les plus célèbres de Claude Lévi-Strauss dans la Pléiade, dont Tristes Tropiques et La Pensée sauvage, était en rupture de stock. Centenaire cette année, Claude Lévi-Strauss a été l'un des penseurs les plus influents du XXe siècle. C'est aussi un écrivain au sens le plus strict du terme. Avec lui, les sciences humaines ont la clarté des idées limpides; elles échappent au jargon et elles entrent en littérature.

Essais. Svetlana Alpers. Les Vexations de l'art. Velázquez et les autres. Trad. de Pierre-Emmanuel Dauzat. Gallimard. 291 p.

Rares sont les historiens d'art qui dénouent comme par magie les énigmes de la peinture et savent partager l'intimité de l'art avec leurs lecteurs. Grâce à ses connaissances encyclopédiques, mais sans aucun pédantisme, Svetlana Alpers nous permet de pénétrer dans l'atelier des grands maîtres, lieu symbolique de la création et de la vie d'artiste, qui semble avoir existé de tout temps mais n'a pris sa forme moderne que depuis le XVIIe siècle en devenant un instrument de travail et d'expérimentation.

Essais. Péter Esterházy. Voyage au bout des seize mètres. Trad. d'Agnès Jarfas. Bourgois. 191 p.

Voici le livre qu'il faut emporter en vacances pour se consoler de la fin de l'Euro 2008 et attendre dans la quiétude et dans le rire l'arrivée du championnat de foot et de la Ligue des Champions. Péter Esterházy est considéré en Hongrie comme le plus grand écrivain de sa génération. Il fut aussi un footballeur enragé, mais dans les ligues inférieures. Invité par un quotidien allemand à écrire un reportage sur le Mondial 2006, il parle du football avec ce qu'il faut de clichés (il contrôle) et la fantaisie d'un grand dribbleur.

Essais. Simon Leys. Le Bonheur des petits poissons. Lettres des Antipodes. JC Lattès. 213 p.

Sans Simon Leys, le succès intellectuel du maoïsme en Europe eût été prolongé de quelques inutiles années. Il a dynamité le dieu Mao et son clergé. Mais c'était une carrière malgré lui. Comme George Orwell, il n'écrit sur la politique que lorsque la colère le lui commande. Un autre de ses plaisirs consistant à collecter les perles du génie et de la bêtise, il confectionne des chroniques dans lesquelles il commente les œuvres des autres. Il pourfend ici les idolâtres tout en protégeant les idoles, si elles sont méritantes.

Essais. Ignace Dalle. Un Européen chez les Turcs. Auger Ghiselin de Busbecq 1521-1591. Fayard. 436 p.

Originaire de la Flandre, Busbecq a représenté pendant huit ans l'Empire des Habsbourg auprès de Soliman le Magnifique. Habile diplomate, il a aussi été un fin chroniqueur de la civilisation ottomane alors à son apogée. Sous sa plume, l'Empire ottoman, que redoutaient tant les Européens de l'époque, se distingue par le goût de la discipline et de la propreté, mais surtout par son sens de la solidarité et par l'importance donnée au mérite par rapport à la naissance.