Genre: Essai
Qui ? John E. Jackson
Titre: Paul Celan. Contre-parole et absolu poétique
Chez qui ? Corti, 152 p.

John E. Jackson, professeur émérite de littérature française à l’Université de Berne (et collaborateur du Temps), auteur de nombreux essais sur la poésie et le romantisme notamment, est un lecteur de longue date de Paul Celan. Il a eu la chance d’entendre lire et de rencontrer le poète roumain de langue allemande en 1967 à Berlin. Au lendemain du suicide de Paul Celan en 1970 à Paris, John E. Jackson a commencé ses recherches sur cette poésie magistrale, non seulement profondément marquée par la Shoah mais tout entière réponse, voix contre l’indicible. Dans Paul Celan. Contre-parole et absolu poétique, qui paraît aujourd’hui chez José Corti, John E. Jackson fait le point sur cinquante ans de fréquentation d’une œuvre à l’accès réputé difficile.

Et c’est en guide, patient et habité, qu’intervient John E. Jackson. Tout au long du livre, fruit des leçons données au Collège de France en mars et avril 2010 à l’invitation d’Yves Bonnefoy et d’Antoine Compagnon, le chercheur part du texte pour éclairer le texte. Ce choix de l’«immanence» est une façon d’affirmer la nécessité d’entrer dans la langue de Paul Celan, de l’apprendre presque. A l’instar de Mallarmé, de Rilke ou de Joyce, Celan renverse les conventions pour plier la langue à son projet poétique. Cette ambition se double ici d’une exigence particulière, vitale: se réapproprier une langue devenue celle des bourreaux.

John E. Jackson rappelle le poème «Näher der Gräber», «Proximité des tombes», écrit en 1944 et que le poète adresse à sa mère tuée en 1942-43 dans un camp d’internement: «Et tolères-tu encore, comme jadis chez nous, ô mère,/ La rime douce, la rime allemande, la rime amère?» Pour les Juifs de Bucovine, la région natale de Celan, la langue allemande était la langue de la liberté, celle de François-Joseph Ier qui, en 1849, leur avait reconnu les mêmes droits que les autres citoyens de l’empire austro-hongrois.» Paul Celan a grandi dans un foyer qui résonnait de poésie allemande.

A la question posée à sa mère, et par-là à lui-même, Celan répondra quatorze ans plus tard, lors du discours à la remise du Prix de la Ville de Brême: «Accessible, proche et sauvegardée au milieu de tant de pertes ne demeura que ceci: la langue. Elle, la langue, fut sauvegardée, oui, malgré tout. Mais elle dut alors traverser son propre manque de réponses, dut traverser un mutisme effroyable, traverser les mille ténèbres des discours porteurs de mort. Elle traversa et ne trouva pas de mots pour ce qui se passait, mais elle traversa ce passage et put enfin ressurgir au jour, «enrichie» de tout cela.» Celan déploiera une «contre-parole» qui n’acceptera qu’une seule allégeance, celle faite à «la majesté de l’Absurde qui témoigne de la présence de l’humain». En cinq chapitres et autant de clés, John E. Jackson propose un viatique éclairant et généreux, porté par un but: le partage d’une œuvre essentielle.