Essai littéraire

Lire pour vivre selon Alberto Manguel

Qu’est-ce qui nous attache encore aux livres? Dans un bel essai, l’écrivain d’origine argentine part en quête des sentiments profonds qui nous lient à la lecture, entre découverte du monde et retraite intérieure

Genre: Essai littéraire
Qui ? Alberto Manguel
Titre: Le Voyageur & la Tour. Le lecteur comme métaphore
Chez qui ? Actes Sud, 157 p.

Avoir 16 ans à Buenos Aires et faire la lecture à Borges: difficile d’imaginer meilleur apprentissage du rapport au texte. Ce fut celui que suivit, dans les années 60, Alberto Manguel, qui travaillait alors à la librairie Pygmalion, spécialisée dans les littératures allemande et anglaise: le grand homme, dont la vue avait déjà sérieusement baissé, venait y chercher des livres et, surtout, des lecteurs.

Se faire le trait d’union entre celui qui a imaginé l’infini des bibliothèques et, d’autre part, les objets mêmes qui en garnissent les rayons a tout du mythe fondateur. Ce récit des origines peut en tout cas aider à faire comprendre pourquoi Manguel, parallèlement à son œuvre de romancier, s’est intéressé en profondeur aux liens qui nous attachent aux livres, et à la nature de ces derniers: ce fut le cas par exemple de Une Histoire de la lecture (1998), de Journal d’un lecteur (2004), ça l’est à nouveau de son dernier texte, Le Voyageur & la Tour.

Ici, la réflexion menée par Manguel s’applique à donner chair à ces attaches en suivant les cercles concentriques que dessinent trois métaphores: le monde comme livre (et son corollaire, la lecture comme voyage), la tour d’ivoire, et le rat de bibliothèque. Autour de chacun de ces pôles, il articule des récits, des sources, des légendes (souvent érudits, toujours accessibles), dont la fonction est tout à la fois d’éclairer la genèse de ces métaphores et de défendre un rapport à l’écrit qui ne peut se bâtir que dans la durée et dans l’attention – Manguel a d’ailleurs la dent très (trop?) dure contre la dispersion qui serait en germe dans la lecture de supports électroniques. Il l’a tout autant – et là, on le suivra plus volontiers – contre un très récent ex-président français qui se demandait s’il est vraiment nécessaire de lire La Princesse de Clèves au jour d’aujourd’hui…

Le Voyageur & la Tour est une défense de la lecture, mais c’en est aussi une illustration, et l’on en revient alors aux métaphores. Ces images de la lecture sont fatalement presque aussi vieilles que l’écriture: le judaïsme du VIe siècle av. J.-C. utilise déjà l’image du livre pour synthétiser l’idée du monde et «du sens qui lui fut donné par Dieu». On trouve celle du lecteur-voyageur en Mésopotamie, dans L’Epopée de Gilgamesh, dont les premiers vers invitent à parcourir par leur entremise la ville d’Uruk. Saint Augustin, dans le De Doctrina Christiana, dira de la lecture qu’elle est une forme de voyage «non dans des lieux, mais dans les sentiments inspirés par ces lieux» – ce qui, selon Manguel, peut à certaines conditions être une manière d’envisager un autre pèlerinage textuel, celui de Dante.

Si le voyage par les mots est formateur, la tour d’ivoire, elle, accuse un statut plus ambigu: c’est le lieu de la méditation et de la création (Montaigne en sa tour), mais c’est aussi celui du retrait du monde, voire de l’acédie, cette paresse de l’âme que dénonçaient déjà les Pères de l’Eglise, Origène en particulier. La Renaissance, par exemple par Marsile Ficin, redressa quelque peu l’image de cette tour, sans toutefois pouvoir la remettre complètement d’aplomb. Pour Manguel, c’est ce balancement qui permet l’émergence d’un autre mythe littéraire encore: «Rien ne figure mieux […] la double image de la tour d’ivoire, havre pour une retraite studieuse […] ou refuge où fuir responsabilité et action […] que les contradictions perçues par des générations de lecteurs chez cet atermoyeur impulsif, méditatif, violent, philosophique et téméraire qu’est le prince Hamlet.»

Et qu’y fait-on, dans cette tour? On y dévore des livres, bien sûr. D’où la dernière image, celle du rat de bibliothèque qui, comme son équivalent anglais – book­worm –, se nourrit littéralement du papier des pages. Là encore, cette métaphore présente deux visages: se contenter d’ingérer les livres est pure folie si l’on se trouve incapable de les digérer – Manguel ne le rappelle pas, mais c’est le conseil que déjà Erasme donnait aux jeunes écrivains dans le Ciceronianus.

Se mouvoir, s’abriter, se nourrir: ces trois régimes d’images peuvent être compris comme trois activités fondamentales de l’existence, par ou en dehors des livres. Il en manque une: aimer. Alberto Manguel n’en parle jamais explicitement, mais ce très bel essai suffit à propager sans s’y appesantir tout le pouvoir de séduction des pages que l’on tourne.

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Alberto Manguel

«Le Voyageur & la Tour», p. 105

«A une époque où les valeurs que notre société présente comme désirables sont celles de la vitesse et de la brièveté, cette démarche lente, intense et réflexive qu’est la lecture est considérée comme inefficace et démodée»
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