Roman

De l’Irlande à la mer Noire, l’odyssée d’un militant de l’IRA

Spécialiste des relations entre la Russie et l’Europe, l’Irlandais Dov Lynch a écriten français un premier roman sobre, poignant, qui dit l’absurdité des guerres

De l’Irlande du Nord à la mer Noire, l’odyssée dérisoired’un jeune militant de l’IRA

Spécialiste des relations entre la Russie et l’Europe, l’Irlandais Dov Lynch a écriten français un premier roman sobre, poignant, qui dit l’absurdité des guerres

Genre: Roman
Qui ? Dov Lynch
Titre: Mer Noire
Chez qui ? Anarchasis, 142 p.

C omme  une  flèche qui traverse l’Europe d’ouest en est, sans dévier de sa trajectoire, Mer Noire touche au cœur en peu de mots.

Spécialiste des relations entre la Russie et l’Europe et des conflits dans les Balkans, l’Irlandais Dov Lynch a choisi le français pour ce premier roman. Peut-être ce décentrement donne-t-il à son écriture le dépouillement qui fait sa force – phrases brèves, aucun développement psychologique mais des faits, parfois minuscules, qui en disent long, des images sans rapport apparent avec l’histoire, mais qui installent un climat et perdurent après la lecture.

Dans le viseur de l’IRA

A la première page, le père de Dimitris est mort. C’était une figure respectée de la lutte contre les Anglais, mais il a fini seul, l’esprit égaré, dans un hôpital. A ses côtés, personne d’autre que le fils cadet. L’aîné, Nico, a dû fuir à l’étranger après avoir tué un officier supérieur de l’IRA. Seule l’intervention du père l’a sauvé de l’exécution. Dimitris aussi a profité de la protection paternelle quand il a voulu quitter l’organisation. Maintenant, il est sans toit – la ferme revient à Nico, par droit d’aînesse – sans attachements, sans soutien. L’IRA veut retrouver Nico, faire justice, récupérer Dimitris, lui soutirer des informations. A son tour, celui-ci abat un homme. Tuer, être tué a quelque chose d’abstrait.

L’Abkhazie en guerre

Dimitris, Nico: ces prénoms, les frères les doivent à leur mère, originaire de Soukhoumi, au bord de la mer Noire. Aujourd’hui, la ville est la capitale de l’Abkhazie, région séparatiste de la Géorgie. Une communauté grecque y était établie depuis toujours. La plupart sont partis. «Juifs, Grecs, Géorgiens, nous avons toujours vécu ensemble. La guerre a tout changé, c’est normal avec ce qu’ils font. Ils disent qu’ils veulent nous jeter à la mer», dira là-bas Stella, qui a connu la mère autrefois et la dit vivante. Celle-ci est partie en 1975, a épousé le père, puis l’a quitté, le laissant avec ses deux fils. «Parfois, dans la rue, en entrant dans un magasin, Dimitris sentait un parfum qui semblait évoquer un souvenir d’elle, mais il n’en était pas certain.»

Avant de mourir, le père lui a confié que Nico était parti pour Soukhoumi, là où les indépendantistes abkhazes et l’armée géorgienne sont en guerre. On est donc au début des années 1990. Dimitris doit informer son frère de la mort du père, de l’héritage qui lui est échu. L’aîné était un membre important de l’IRA, un guerrier, un tueur. Le cadet n’a fait que récolter et distribuer l’argent de l’organisation, un intermédiaire, un subalterne. Désormais, il est aussi un assassin en fuite qui met ses pieds dans les traces du frère.

L’essentiel du livre retrace le lent voyage de Dimitris, à travers la France et l’Europe centrale, jusqu’à la terre maternelle. Ferry, trains de nuit, pensions minables, cargos pourris: pas facile de rejoindre l’Abkhazie en guerre. Froid, humidité, dangers, solitude surtout. Ce garçon est l’image même de l’anomie: que pense-t-il, que ressent-il? Et comment retrouvera-t-il ce frère, peut-être déjà ailleurs, dans un autre conflit, peut-être mort?

Ce qu’il trouve, au bout du voyage, lui est opaque: «Les combats ne ressemblaient à rien de ce qu’il avait connu en Irlande. Désordonnés, décousus, ils semblaient composés d’événements qui surgissaient de nulle part.» Un pays ravagé par une guerre qui n’est pas la sienne, où il manque laisser sa peau.

Au cœur de la forêt

A la dernière étape, Dimitris fait équipe avec un photographe polonais. Peut-être son frère se bat-il avec les indépendantistes dans les montagnes? «A cet ­instant même, nous sommes ­au point d’équilibre de l’histoire, parfaitement au milieu de ce qui s’est passé et de ce que sera le passé. C’est pas mal, non?» constate le Polonais, plus expansif que Dimitris, muré dans son ­silence, «l’âme émiettée». Lui sait seulement faire parler les armes, sans explications, hors de lui-même.

Là, devant Tkvartchal sous les obus, il prend conscience de ce qui le sépare de ce frère qu’il aurait voulu connaître, imiter, rejoindre, de cette mère, encore vivante, semble-t-il, de sa solitude absolue. A la fin, il est dans un abri, au cœur de la forêt: «Il allongea le bras contre la pierre et posa doucement la tête dessus. Le vent et la neige s’arrêtèrent alors, et, le temps d’un battement de cœur, la lumière du jour revint.»

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Georges Séféris

Cité en exergue de «Mer Noire»

Encore un peu Et nous verrons les amandiers fleurir Les marbres briller au soleil La mer, les vagues qui déferlent. Encore un peu Elevons-nous un peu plus haut
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