La prise d'otages de Munich, filmée en direct du début à la fin, transforme définitivement la télévision en arme stratégique. A Munich, les caméras et les équipes de reportages sont sur place pour les Jeux olympiques qui bénéficient d'une couverture télévisée sans précédent. Elles sont donc immédiatement disponibles pour diffuser sans interruption un événement qui se déroulera en moins de dix-huit heures. Dix-huit heures d'immobilité, entrecoupées de brutales montées de tension et, pour finir, une apothéose dramatique. Le film de Kevin Macdonald rend compte de cette dramaturgie, mais il ne permet pas de se représenter comment elle fut vécue à l'époque par ses témoins téléspectateurs. D'une part parce que ce film est construit sur un modèle cinématographique postérieur (celui du film d'action des années 90). D'autre part parce que nous sommes désormais accoutumés à voir ce genre d'événements en direct à la télévision.

Les organisateurs de l'attentat avaient compris le parti qu'ils pouvaient tirer des Jeux olympiques. Ils disposaient, pour se convaincre du pouvoir d'amplification des Jeux, de plusieurs précédents. D'abord celui des Jeux olympiques de 1936 à Berlin, dont les autorités nazies firent un instrument de propagande nationale et internationale. Ensuite, celui de l'action spectaculaire des sprinters noirs américains aux Jeux olympiques de 1968 à Mexico, qui levèrent un poing ganté sur le podium et se détournèrent du drapeau étoilé pendant qu'il montait au mât pour célébrer leur victoire. Les Palestiniens savaient aussi que l'information télévisée était devenue un facteur essentiel dans la formation de l'opinion depuis les années 60 (et même plus tôt aux Etats-Unis). Notamment parce que l'opposition à la guerre américaine du Vietnam était alimentée depuis plusieurs années par les images télévisées venues d'Extrême-Orient. Mais, à Munich, aucun des acteurs de l'événement ne maîtrisait les modalités et les effets de la diffusion en direct des images de la prise d'otages. Il s'agissait, du point de vue politique, d'un détournement de circonstances (les Jeux) et de moyens d'information (les caméras présentes à Munich). Malgré son issue dramatique, ou à cause d'elle, le scénario de Munich est devenu un modèle à partir duquel se sont élaborées depuis les stratégies politiques d'information. Le direct télévisé est devenu une arme.

L'attentat se produit à une époque où les conflits idéologiques atteignent leur apogée dans toute l'Europe occidentale. Après les événements de 1968, les oppositions politiques aux institutions parlementaires se radicalisent. Les mouvements terroristes se développent en particulier en Allemagne et en Italie. La journée du 5septembre 1972 aura été un moment décisif pour beaucoup de militants engagés à l'extrême gauche: l'irruption de l'événement grâce à la télévision a rendu visibles les mécanismes de l'action terroriste et ses conséquences. Y a-t-il, se demandaient-ils, un point de non-retour dans l'action extra-parlementaire? En d'autres termes, le refus des règles et des contraintes de la démocratie à l'occidentale conduit-il nécessairement au terrorisme politique?

Pour l'organisation palestinienne, les choses étaient différentes: la prise d'otages de Munich était un acte de guerre qui devait lui valoir la reconnaissance de son statut d'ennemi, de belligérant, par son adversaire israélien (la suite de l'histoire lui a donné raison). Mais, pour beaucoup de révolutionnaires européens, l'attentat de Munich mettra fin à l'illusion qu'il pourrait exister un terrorisme propre, c'est-à-dire un terrorisme qui ne déborde pas des objectifs qu'il se fixe et qui ne conduise ni à la guerre civile, ni à la guerre tout court.