Un cauchemar vous réveille dans un lieu inconnu. On se dirige à tâtons. La disposition des meubles et des pièces vous échappe. On ne sait plus où on se trouve, dans quel pays, quelle ville. A Lisbonne où il a loué un appartement, Antonio Muñoz Molina vit cette expérience. Il est là pour travailler à un livre autour de James Earl Ray, l’assassin de Martin Luther King (celui que nous lisons). Entre le 8 et le 17 mai 1968, cet homme passe dix jours de sa cavale dans la ville, avant de repartir vers l’Angleterre où il sera arrêté, avant d’être extradé aux Etats-Unis. Pour Antonio Muñoz Molina, il ne s’agit pas d’enquêter: chacun des mouvements, des rencontres, des démarches de l’Américain est largement documenté. Des dizaines d’ouvrages ont été publiés et sur le site du FBI, accessibles à chacun, tous les dossiers sont disponibles. Dans la nuit, le romancier s’y replonge jusqu’à l’obsession. Ce qui l’intéresse, ce qu’il attend de Lisbonne, ce sont des atmosphères, des lumières, des lieux, même fantomatiques. Vingt-six ans auparavant, jeune écrivain, il avait fait le même voyage, le premier jour de 1987. C’était pour débloquer l’écriture de L’Hiver à Lisbonne, le roman qui devait lui apporter un succès inattendu, l’aisance matérielle et la notoriété.

Dernier jour de Martin Luther King

«Comme l’ombre qui s’en va» entrelace les niveaux de mémoire, les séjours à Lisbonne: en 1968, un fuyard aux abois; en 1987, un jeune père de famille, un fonctionnaire en bref congé pour une fugue de quatre jours; en 2013, un écrivain comblé, hanté par son sujet. Et un court voyage, en 1991, au retour duquel la vie privée de l’auteur a basculé. Avec, en prime, un finale éblouissant sur le dernier jour de Martin Luther King, le 4 avril 1968, un portrait psychologique attachant de cet homme épuisé par sa mission. Ce tissage d’autobiographie, de document et d’invention romanesque est mis en scène dans le flot même du récit, Muñoz Molina s’interrogeant sans cesse sur les mécanismes de la création qui, chez lui, dépend des images et des sensations que suscitent les lieux.

«Un hiver à Lisbonne»

Au début, il y a donc ce jeune père (deux enfants de trois ans et demi et un mois), à qui son poste de responsable culturel à Grenade pèse déjà, tout comme le crédit pour l’appartement, les contraintes de la vie de famille. Il se sent à la fois bridé et coupable. Il boit trop, comme les jazzmen qu’il admire et que parfois il côtoie par métier. C’est d’ailleurs les pages sur le jazz qui font la beauté du très romantique «Un Hiver à Lisbonne». (Il y en a aussi de magnifiques dans «Comme l’ombre qui s’en va».) Cette escapade libératrice est restituée avec finesse.

Déclaration d’amour

Quatre années plus tard, c’est déjà un auteur célèbre qui est accueilli à Lisbonne pour un colloque. Au retour, à Madrid, il participe à un hommage à l’auteur argentin Bioy Casares, fait une visite émouvante à l’Uruguayen Juan Carlos Onetti, déjà près de la mort – deux des auteurs qui l’ont le plus marqué. C’est là aussi qu’il fait une rencontre décisive, celle de sa deuxième femme, qui apparaît par la grâce d’un «tu» surgi à la page 172, à laquelle le livre fait une discrète déclaration d’amour. Enfin, en 2013, Muñoz Molina met ses pas dans ceux du fugitif – et se jette dans le roman au fur et à mesure que Lisbonne l’impressionne. Ce séjour est aussi l’occasion de retrouver, pour son anniversaire, le fils qui avait un mois en 1987, et qui vit désormais dans l’Alfama.

Mère perdue d’alcool

Les quelques jours de James Earl Ray, alias Ramon George Sneyd, dans la Lisbonne grise de la dictature de Salazar, sont subtilement évoqués. L’homme rêve de se dissoudre quelque part en Afrique, mercenaire dans des guerres coloniales. Mais ses tentatives maladroites auprès des ambassades échouent. Son argent fond, il ne sait pas comment en gagner. Il loge dans d’obscures pensions, côtoie quelques prostituées, scrute les journaux en anglais en quête de nouvelles de la traque dont il est l’objet dans le monde entier. S’il est surpris qu’on fasse une telle affaire pour un nègre assassiné, il est flatté de figurer parmi les dix criminels les plus recherchés par le FBI. Le récit opère par flash-back sur son enfance misérable: une mère perdue d’alcool, huit frères et sœurs abandonnés à eux-mêmes, un père lamentable qui haïssait en bloc nègres, juifs, catholiques, médecins, journalistes, communistes. Le garçon tente de s’en sortir par le travail, le sens de l’économie, il rêve de respectabilité, mais glisse fatalement dans la délinquance. Quand il commet son crime, à l’âge de quarante ans, il a passé la moitié de sa vie en prison, roi de l’évasion toujours repris. A-t-il ourdi tout seul son plan? Après avoir avoué, il a obstinément nié son acte jusqu’à sa mort, évoquant d’étranges comparses. Le roman ne revient pas sur l’enquête: pour Muñoz Molina, Ray est un criminel solitaire, enfermé dans un isolement absolu, abîmé dans sa haine des Noirs et de ceux qui les soutiennent dans leur lutte.

La fièvre de sentir

«Si j’écris ce que je ressens, c’est parce qu’ainsi j’apaise la fièvre de sentir», dit Pessoa, cité à la fin par l’auteur qui ajoute: «Des images et des mots prolifèrent ensuite, semblables à des arborescences de corail dans les profondeurs de l’insomnie.» La faiblesse de ce roman, par ailleurs passionnant dans sa démarche, c’est justement cette prolifération qui engendre des répétitions, des lourdeurs, des longueurs que «la fièvre de sentir» a empêché de censurer.


Antonio Muñoz Molina, Comme l’ombre qui s’en va, trad. de l’espagnol par Philippe Bataillon, Seuil, 446 p. ***