Peu de temps pour causer. Kery James, 31 ans, arrive de Lyon et repart à l'instant. Fulgurante carrière pour un des plus gros vendeurs du rap français. Il parle tout doucement, histoire qu'on le comprenne à demi-mot. Il y a une dizaine d'années, cet enfant de la poésie et des outre-banlieues se convertit à l'islam. Un de ses amis rappeurs a reçu une balle. Tout cela - le pugilat permanent, la brutalité, la perte de repères - le conduit sur la voix de la spiritualité. Il reçoit le nom d'Ali, leste la citation du nom du prophète des bénédictions arabes d'usage, élimine les instruments à vent et à cordes de sa musique au prétexte d'une tradition islamique. «Je n'avais rien calculé. J'avais découvert quelque chose que je voulais partager. Je ne me suis pas rendu compte que le simple fait d'être musulman éveille les soupçons.»

La complicité entre le hip-hop et l'islam est une affaire ancienne, pourtant. Elle se tisse peut-être dès la fin des années 60, dans l'Amérique de la Nation of Islam, avec le groupe fondateur des Last Poets dont plusieurs membres se convertissent. Aujourd'hui, Lupe Fiasco, Ice Cube, Ghostface Killah et RZA, Mos Def, Talib Kweli, Q-Tip, ont choisi un islam sur lequel ils restent en général assez discrets dans leur prose. En France, Akhenaton de IAM, Disiz La Peste ou Abd Al Malik ont aussi adopté la religion de Mahomet. «Ce n'est pas facile. En France, quand on est musulman, on devient un drap blanc sur laquelle la moindre tache paraît disproportionnée. Je n'adhère à aucune interprétation politique de ma religion. Et pourtant, ma foi joue un rôle. Elle est, pour moi, l'arbitre de mes actes.» La première maison de disques de Kery James se rebiffe. Sur les plateaux de télé, après le 11 septembre, la rigueur du rappeur passe pour de l'intégrisme. Pour certains, il incarne cette jeunesse française, souvent issue de l'immigration et banlieusarde, dont on ne comprend plus l'identité changeante. «Je n'aurais peut-être rien dû dire, garder cela pour moi.»

Conversion contestataire

A Carouge, samedi, dans cette cohorte de premières parties où les rappeurs locaux précèdent Kery James, un autre musicien évoque volontiers sa conversion. C'était il y a cinq ans. Anuar, ancien membre du combo genevois Le D.U.O., prononçait la profession de foi. «Je voulais faire partie d'une voie. J'ai cru que je devais me rendre à la mosquée et je l'ai fait. Même si l'essentiel devait se passer à l'intérieur de moi.» Anuar n'a pas islamisé son rap. Il insiste sur l'humanisme qui sous-tend sa philosophie («Je ne me prétends pas meilleur que les juifs, les chrétiens ou les bouddhistes»). Mais l'islam, tout de même, n'est pas arrivé par hasard. «Le rap est la musique des minorités, des exclus. La conversion à l'islam, religion du peuple simple et accessible, fait sans doute partie d'une forme de contestation.» Anuar, sur scène, élabore un rap conscient, animé, de tolérance, où sont fustigés les «trafiquants de vérité dont Jésus et Muhammad ont honte». En substitut à l'esthétique gangster, certains ont choisi la conversion à une religion ne relevant pas du système jugé dominant. Anti-colonialiste et militant, l'islam d'un Kery James suggère l'échappée belle.