Coupe du monde

L’Islande, un modèle pour le Nigeria

A Volgograd, le géant africain aux 186  millions d’habitants ne part pas favori face à l’Islande, un minuscule pays qui a su maximiser le potentiel de sa centaine de joueurs professionnels. Le football de haut niveau ne s’apprend plus dans la rue

«Une équipe africaine gagnera bientôt la Coupe du monde», affirme Eric Cantona dans une interview au Monde Afrique. Pelé, en 1977, pronostiquait déjà l’avènement d’un champion du monde africain «avant la fin du siècle». Le «Roi» Pelé s’est trompé et il y a toutes les chances pour que «King Eric» se fourvoie également. Conforme à sa posture d’anticonformiste, Cantona reprend à son compte le cliché d’une Afrique comme puissance émergente du football, un gisement inépuisable de joueurs de grand talent qui, mis ensemble, conduiront forcément un jour ou l’autre une sélection africaine au titre suprême.

Cette vision idéalisée et romantique est largement contredite dans les faits. D’abord, si l’Afrique s’impose toujours davantage comme un important fournisseur de main-d’œuvre qualifiée pour les ligues professionnelles européennes, elle ne produit pas autant de très bons joueurs que l’on pense. Elle en offre même si peu que 39 sélectionnés africains présents en Russie sont des double-nationaux formés en Europe.

Vingt-cinq sont Français mais un seul, le défenseur central sénégalais Kalidou Koulibaly, aurait intéressé le sélectionneur Didier Deschamps. Combien de joueurs africains peut-on réellement classer parmi les 20 ou 30 meilleurs du monde? Deux: l’Egyptien Mohammed Salah et le Sénégalais Sadio Mané. C’est très peu. Depuis le premier (et unique) Ballon d'or africain en 1995, George Weah a eu le temps de devenir président du Liberia.

Infrastructures de qualité nécessaires

Il est certes possible d’obtenir de bons résultats avec des joueurs moyens, pour peu que l’on puisse se préparer dans de bonnes conditions, avec des infrastructures de qualité, un encadrement stable, des dirigeants efficaces et avisés. Il manque régulièrement l’un ou l’autre aux sélections africaines. Depuis que le continent compte cinq sélections en phase finale (1998), les résultats d’ensemble stagnent: 3 victoires sur 16 matchs joués et un qualifié (Nigeria) en huitième de finale en 1998, 4 victoires sur 17 matchs et un qualifié (Sénégal) en quart de finale en 2002, 3 victoires sur 16 matchs et un qualifié (Ghana) en huitième de finale en 2006, 4 victoires sur 17 matchs et un qualifié (Ghana) en quart de finale en 2010, 3 victoires sur 17 matchs et deux qualifiés (Algérie et Nigeria) en huitièmes de finale en 2014.

Durant la même période, la zone Concacaf a fait aussi bien (le Costa Rica en quart de finale en 2014) et l’Asie a fait mieux (la Corée du Sud en demi-finale en 2002).Les équipes africaines ne progressent pas. Pire, elles semblent régresser. Le Cameroun, révélé au monde en 1982 (3 matchs nuls), quart de finaliste en 1990 après une victoire historique sur l’Argentine de Maradona lors du match d’ouverture, a depuis concédé cinq éliminations au premier tour et gagné un seul de ses 15 derniers matchs de Coupe du monde. Le Nigeria fait à peine mieux: un huitième de finale (2014) et deux éliminations au premier tour pour ce pays que l’on voyait devenir une superpuissance après son titre olympique conquis en 1996 avec des victoires sur le Brésil (de Bebeto, Ronaldo, Rivaldo, Roberto Carlos) et l’Argentine (de Crespo, Simeone, Ortega, Delgado, Zanetti).

Le Nigeria, ce géant aux pieds d’argile, joue vendredi à Volgograd (16h) sa survie dans le groupe D face à l’Islande, quart de finaliste du dernier Euro. Lors de la première journée, l’Islande a tenu en échec l’Argentine de Lionel Messi (1-1) alors que les «Super Eagles» ont été nettement dominés par la Croatie (0-2). Comment une île de 320 000 habitants («l’équivalent d’une ville en France, ou d’une rue en Russie», plaisante le sélectionneur Heimir Hallgrimsson), qui ne compte qu’une centaine de joueurs professionnels, peut-elle rivaliser avec un pays de 186 millions d’habitants?

Un entraînement intensif dès le plus jeune âge

L’explication est simple: le football de haut niveau ne s’apprend plus dans les rues. Le joueur moderne est désormais, au même titre qu’une violoniste ou un danseur, un individu placé dès son plus jeune âge dans les meilleures conditions d’apprentissage possible. Neymar a déménagé à Santos à 11 ans. Cristiano Ronaldo a quitté Madère pour Lisbonne à 11 ans. Lionel Messi est arrivé à Barcelone à 13 ans. Le modèle islandais est un peu différent mais répond au même besoin: fournir le plus tôt possible le meilleur encadrement possible au plus grand nombre possible. Au début des années 2000, l’Islande s’est équipée. «Nous avons sept terrains couverts de taille standard, où on peut jouer à 11 contre 11, et on trouve beaucoup de demi-terrains indoor partout dans le pays, expliquait Heimir Hallgrimsson en juin 2016 dans une interview au Temps. Sur mon île natale, les Vestmann, il y a seulement 4000 habitants, mais on a des structures incroyables: quatre terrains dont un couvert, quatre gymnases et une piscine géothermique!»

En nommant partout des entraîneurs diplômés, l’Islande a ainsi pu compter sur une base suffisante de joueurs très bien formés pour constituer une équipe nationale compétitive. Elle a su les intégrer dans un projet collectif clair et cohérent. Au contraire du Nigeria, l’Islande a maximisé son potentiel. Ce cas illustre aussi une autre tendance forte: les grandes équipes nationales naissent désormais de la volonté des fédérations, et non de la puissance des clubs. Pour s’en être trop longtemps remise à l’organisation pyramidale de son football amateur et à la force du nombre (7 millions de licenciés), l’Allemagne a connu une grosse désillusion en 1998: une défaite 3-0 contre la Croatie, petit pays de 4 millions d’habitants.

Un football compétitif

Comme la France, la Suisse ou l’Espagne avant elle, comme la Belgique ou l’Angleterre après elle, la fédération allemande est allée voir ce qui se faisait ailleurs et a investi massivement dans des entraîneurs très diplômés pour encadrer ses jeunes. «Aujourd’hui, la France et la Belgique offrent la meilleure combinaison entre le football de rue et les clubs très structurés», nous expliquait Simon Kuper, à la terrasse d’un café parisien le mois dernier.

Simon Kuper est chroniqueur au Financial Times. Il a écrit en 2009 avec l’économiste Stefan Szymanski un ouvrage passionnant, Soccernomics¹, dans lequel il tente d’expliquer pourquoi «l’Europe de l’Ouest ne compte que 5% de la population mondiale mais occupe huit des neuf places du podium des trois dernières Coupes du monde» et pourquoi l’Islande «possède probablement une meilleure équipe que les quatre plus grands pays du monde: Chine, Inde, Etats-Unis et Indonésie.»

Pour Simon Kuper, les facteurs essentiels à la production d’un football compétitif sont: un climat tempéré, qui autorise une vie agréable à une très forte densité de population, beaucoup d’enfants en bonne santé, des infrastructures de qualité, un encadrement diplômé, des échanges fréquents et faciles avec les pays voisins, une forte concurrence régionale. Cette combinaison, explique-t-il, existe presque exclusivement dans les pays d’Europe occidentale sociaux-démocrates. Que vient faire la politique là-dedans?

La social-démocratie – les Suisses l’ont vu avec le vote sur Sion 2026 – ne permet pas à un pays de dépenser des milliards pour des stades comme vient de le faire la Russie de Poutine. L’argent est investi dans le football de base. Ce fut le cas en Islande, et pas pour engendrer des stars. «Il a été assez facile de convaincre les collectivités locales de construire des structures adaptées, se souvenait Heimir Hallgrimsson en 2016. On s’est rendu compte que les gamins inscrits dans des clubs étaient beaucoup mieux protégés des dangers de la drogue et de l’alcoolisme. Et qu’ils devenaient ensuite des citoyens bien plus responsables.»


1) Traduit en français par «Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus»

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